Bisexualité et Binarité Revisitée de Julia Serano

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    Ceci est une traduction française de Bisexuality and binaries revisited de Julia Serano (19/11/2012) https://juliaserano.blogspot.com/2012/11/bisexuality-and-binaries-revisited.html

    Traduit par Floralie Resa

    Introduction de la traductrice

    Bisexualité et Binarité Revisitée est un texte classique du militantisme bi. Il fait partie des essais explorant la question du renforcement de la binarité de l’étiquette bisexuelle. Bien qu’il réponde à des débats qui sont moins présents aujourd’hui dans la communauté queer, il fait référence à des discussions intenses qui avaient lieu dans les années 2010, et qui ont eu des conséquences sur notre organisation en tant que communauté bi. Aussi, j’avais envie de le traduire en français. Il a d’abord été publié sur internet avant d’être intégré au livre Excluded : Making Feminist and Queer Movements More Inclusive (2013).

    Julia Serano est une biologiste et militante bisexuelle transgenre étatsunienne, autrice notamment de Whipping Girl (2007), qui a été traduit en français par Noémie Grunenwald, sous le titre du Manifeste d’une femme trans (2020) aux éditions Cambourakis. Elle est une autrice culte transféministe, de ce fait, sa contribution théorique bisexuelle est souvent moins mentionnée. Mais elle fait partie des militantes bi dont les écrits ont été les plus influents dans le milieu bi politisé, aux côtés de Shiri Eisner et Robyn Ochs.

    Note : Julia Serano utilisait déjà en 2012 le tiret — bien avant que chatGPT n’existe. J’ai respecté son usage.

    Bisexualité et Binarité Revisitée

    En octobre 2010, mon essai « La bisexualité ne renforce pas la binarité de genre » a d’abord été publié sur internet. Je l’ai écrit principalement pour illustrer que le trope du renforcement des normes (où certains genres, sexualités ou identités « renforcent » la binarité du genre, l’hétéronormativité, le patriarcat ou tout-autre-système-hégémonique-de-votre-choix) est utilisé dans les communautés queers et féministes quand ça les arrange pour contrôler qui rentre et qui sort. Comme dans les communautés queers les personnes masculines, cisgenres et exclusivement gays ou lesbiennes sont en situation de domination, ces individus ne sont presque jamais accusés de « renforcer la binarité ». À l’inverse, les identités plus marginales (par exemple bi, transgenres ou fem) sont régulièrement ciblées par cette rhétorique. Même si mon essai sur le « renforcement de la binarité » a reçu un accueil très positif, il a aussi été vivement critiqué, en particulier dans certaines communautés trans et non binaires. Toutes les critiques que j’ai pu lire ont complètement ignoré la thèse principale de mon essai—à savoir que c’est bien souvent le sexisme qui détermine qui sera accusé de « renforcer » un truc et qui ne le sera pas—pour se contenter de répéter en boucle que le mot « bisexuel » (et, par extension, toute personne s’identifiant comme bi) « renforce vraiment très fort la binarité ».

    Depuis, le temps a passé et j’ai eu envie d’écrire une suite pour parler des nombreux problèmes que je vois dans ce genre de débat (en dehors du fait qu’on accuse les personnes bi parce qu’elles sont attirées par « deux » sexes, sans jamais parler de l’immense majorité des gays et lesbiennes qui sont attirés par le « même » sexe, et pas par le sexe « opposé », une définition qui pour le coup est aussi tout à fait binaire). Par ailleurs, après la publication de mon article, j’ai découvert l’excellent billet de blog de Shiri Eisner « Mots, binarité et biphobie, ou : pourquoi « bi » est binaire mais pas « FTM » ». Eisner a des arguments assez proches des miens, mais en développe d’autres auxquelles je n’avais pas pensé, et qui m’ont fait voir ces questions différemment. Il m’a semblé opportun de rédiger un nouvel essai (celui-là !) pour rediscuter de ce sujet.

    Avant de m’atteler à la tâche, je tiens à préciser que j’écris ce texte en tant que femme transsexuelle qui s’identifie comme bi. Puisque qu’on dit que les gens qui s’identifient comme bi choisissent leurs partenaires de façon « binaire », je précise que je relationne et couche avec des femmes et des hommes, trans ou cis, dont certains s’identifient comme non binaires ou non. Je ne prétends clairement pas parler pour toutes les personnes bi ou trans. Je ne partage que mes opinions personnelles, si vous n’êtes pas d’accord avec moi, je vous invite à voir nos divergences comme venant de nos différentes perspectives. Pour finir, j’utiliserai le mot « nous » pour désigner les personnes trans, et d’autres fois pour désigner les personnes bi. Ça pourrait être déstabilisant, mais c’est une conséquence inévitable quand on existe à l’intersection de plusieurs identités.

    Quelques bases : monosexisme, invisibilisation des bi et communautés bisexuelles (ou absence de communauté)

    J’ai utilisé le mot « bisexuel » dans mon précédent essai, parce que c’est le terme le plus couramment utilisé pour décrire les personnes dont les relations ne se bornent pas à un seul sexe/genre. Et c’est vrai que le mot « bisexuel » n’est pas parfait, mais gay, lesbienne, gouine, homosexuel, hétéro, queer, asexuel et toutes les autres étiquettes qu’on utilise pour désigner l’orientation sexuelle ne le sont pas non plus. Cependant, les personnes dont le vécu est bi rejettent souvent l’étiquette « bisexuelle », et ça arrive bien plus fréquemment que pour les autres étiquettes dans la communauté. Par exemple, beaucoup de gens préfèrent utiliser des mots comme queer, pansexuel, omnisexuel, plurisexuel, multisexuel, voire aucune étiquette, plutôt que d’utiliser le mot « bi ». Il m’arrive de parler de vécu bisexuel pour parler les personnes qui, indépendamment de leur étiquette, ont des relations qui ne se bornent pas à un seul sexe/genre. Malheureusement, cette expression est parfois aussi rejetée parce qu’elle contient le mot « bisexuel ». En s’inspirant de l’acronyme LGBTQIA+, on pourrait remplacer bi par BMNOPPQ, (B = bisexuel, M = multisexuel, N = sans étiquette, O = omnisexuel, P = pansexuel, P = polysexuel et Q = personnes avec un vécu bisexuel s’identifiant comme queer, chaque lettre classée par ordre alphabétique).

    Est-ce que je milite pour qu’on utilise le terme BMNOPPQ ? Non. Je le trouve lourd et pas très compréhensible. Personnellement, je préférerais qu’on emploie tous le mot « bisexuel » comme terme parapluie imparfait, mais facile à comprendre, pour parler des gens qui ont le même vécu que le nôtre. Malgré tout, comme je ne pense pas que ça arrivera de sitôt, j’utiliserai BMNOPPQ, en espérant que nous pourrons passer outre nos préférences d’étiquettes personnelles le temps d’une lecture, et que nous pourrons nous concentrer sur l’impact que les accusations de renforcement-de-la-binarité-du-genre ont sur les BMNOPPQ.

    Disclaimer important : lorsque j’ai dit « des gens qui ont le même vécu que le nôtre » plus haut, je n’insinue absolument pas que les BMNOPPQ ont tous les mêmes parcours ou perçoivent leur orientation sexuelle de la même manière. Ce n’est pas le cas. Nous sommes tous différents. Nous sommes tous attirés par différents types de personnes, de corps et d’expressions de genre. Nous nous situons tous différemment sur l’infamante « échelle de Kinsey ». Certains d’entre nous sont plus intégrés dans les espaces queer, d’autres évoluent principalement dans les communautés hétéros, et beaucoup (si ce n’est pas la plupart d’entre nous) naviguent d’une communauté à l’autre (ou entre les deux).

    Si nous sommes tous si différents, pourquoi chercher à coller une étiquette ou à mettre tous les BMNOPPQ dans le même sac ? Eh bien, parce que nous subissons tous le monosexisme dans la société, à savoir une norme dans laquelle ce serait plus naturel, réaliste ou légitime d’être attiré par les personnes d’un même sexe. Le monosexisme est aussi parfois appelé « biphobie ». Bien que la biphobie soit le terme le plus courant, j’utiliserai le mot « monosexisme », premièrement parce que je n’apprécie pas beaucoup l’usage du suffixe « -phobie » pour parler des différentes déclinaisons du sexisme (ça met l’accent sur la « peur » plutôt que sur la discrimination), et deuxièmement parce que « monosexisme » permet d’éviter le terrible préfixe « bi », qu’une part des BMNOPPQ trouvent si problématique (nous y reviendrons plus loin).

    Le monosexisme existe parce que la plupart des gens perçoivent l’orientation sexuelle d’une façon binaire, soit hétéro, soit homo, que ce soit dans la société mainstream hétéro ou dans les communautés gays et lesbiennes. Cette binarité hétéro/homo est directement à l’origine du postulat monosexuel — l’idée selon laquelle tous les individus sont exclusivement attirés par des personnes d’un seul sexe. (Note : cette binarité homo/hétéro part aussi du principe que tout le monde est attiré sexuellement par *quelqu’un*, une hypothèse excluante pour les asexuels.) A cause de ce postulat monosexuel, la plupart des gens pensent automatiquement que les BMNOPPQ sont hétéros s’ils sont perçus dans un couple de sexe « opposé », ou homo (i.e. lesbiennes ou gays) si ils sont perçus dans un couple de même sexe. C’est le préjudice originel des BMNOPPQ.

    Si nous, les BMNOPPQ, disons ouvertement que nous sommes bi (ou pan, pluri, etc.), le préjugé monosexuel pousse beaucoup de gens à douter de la légitimité de nos identités et à nous prêter de mauvaises intentions. Du coup on nous dit : « Tu n’es pas vraiment bisexuel·le (ou pansexuel·le, plurisexuel·le, etc.), tu es juste confus·e», « …c’est juste une phase », « …tu es dans le placard », « …tu es *en réalité* gay ou lesbienne, mais tu cherches à garder tes privilèges hétéros », « …tu es *en réalité* hétéro, mais tu expérimentes ou tu as juste trop le feu au cul » et/ou « …tu sais pas ce que tu veux. Choisis ton camp, bordel ! »

    En d’autres termes, le postulat monosexuel est ce qui a créé l’invisibilité bi : on part du principe que nous n’existons pas, et toute tentative de démontrer le contraire est immédiatement attaquée. On nous accuse de nous cacher, de faire semblant, ou d’être confus. L’invisibilité bi est ce qui nous pousse à nous assimiler dans les communautés monosexuelles (qu’elles soient hétéros, gays ou lesbiennes) plutôt qu’à rechercher ou créer nos propres communautés BMNOPPQ. Cette absence de communauté a des conséquences dévastatrices pour les BMNOPPQ. Par exemple, bien que nous soyons plus nombreux que les personnes exclusivement homosexuelles, nous avons une moins bonne santé mentale et des taux de pauvreté plus élevés que les gays et les lesbiennes, et nous ne sommes généralement pas pris en compte dans les organisations LGBTQIA+, y compris celles qui incluent la lettre « B » dans leur nom. Notre invisibilité permet aux hétéros, aux gays et aux lesbiennes de propager des stéréotypes négatifs à notre encontre — par exemple, de prétendre que nous sommes instables psychologiquement, des prédatrices hypersexuelles, volages, et malhonnêtes— sans jamais être ni contredits ni dénoncés. Mais, pire encore, l’invisibilité bi nous pousse pour beaucoup à nous identifier davantage aux communautés hétéros, lesbiennes ou gays où nous évoluons (et dont nous dépendons) qu’aux autres BMNOPPQ. Ce manque de reconnaissance mutuelle entre BMNOPPQ, combiné à la pression extérieure qui nous pousse à nous conformer, explique en grande partie pourquoi les BMNOPPQ ont tendance à éviter l’étiquette « bi », refusant souvent même la moindre étiquette. À l’inverse, on n’observe pas aussi souvent cette tendance chez les personnes exclusivement homosexuelles, pas plus qu’elles ne s’empêtrent dans des débats philosophiques sans fin sur si oui ou non elles devraient nommer leur sexualité.

    J’ai entendu plein de BMNOPPQ demander : « Pourquoi est-ce qu’on devrait se mettre dans une case ? » Je suis d’accord qu’on ne devrait pas se forcer à résumer la complexité de nos attirances en un mot. Mais en tant que militante, je dois dire que l’argument le plus convaincant pour pousser les BMNOPPQ à s’unir autour du même terme (qu’il s’agisse de « bisexuel·le » ou d’un autre) est la lutte nécessaire contre le monosexisme et l’invisibilisation de la bisexualité. Dans ce scénario, cette étiquette n’aurait pour but ni de décrire froidement les gens que nous aimons, ni de prétendre que nous sommes intrinsèquement différents des autres personnes hétéros, homosexuels et asexuels (parce que je ne crois pas que nous le sommes), mais bien de faire remarquer que nous, et nous seuls, nous payons ce double standard sexiste précis : celui du monosexisme. Cela nous permettrait de sensibiliser le public et de remettre en question le monosexisme.

    Étant donné que je suis plus connue pour mon militantisme trans que pour mon militantisme bisexuel/BMNOPPQ, je tiens à préciser que ce que je défends ici est similaire, à ce que j’ai développé dans Manisfeste d’une femme trans au sujet du cissexisme. La logique utilisée est la suivante : nous vivons dans un monde où les personnes trans sont visées par un double standard sexiste (le cissexisme dans mon manifeste trans, le monosexisme ici), selon lequel un groupe (les personnes trans vs les BMNOPPQ ici) est perçu comme étant moins naturel, ou moins légitime que le groupe majoritaire (les personnes cis, vs les personnes monosexuelles ici). Comme je l’ai écrit dans l’article de blog « FAQ de « Manifeste d’une femme trans » sur les termes « cissexuel », « cisgenre » et le « privilège cis » :

    Lorsque j’utilise les termes cis/trans, ce n’est pas pour parler des différences *réelles* entre les corps/identités/genres/personnes, mais plutôt des différences *perçues*. En d’autres termes, bien que je ne pense pas que mon genre soit intrinsèquement différent de celui d’une femme cis, je suis consciente que la plupart des gens ont tendance à *percevoir* mon genre différemment (c’est-à-dire comme étant moins naturel/légitime/authentique) de celui des femmes cis.

    Ce raisonnement reste valable si vous remplacez « cis » par « mono », « trans » par « bisexuel·le/BMNOPPQ » et « genre » par « orientation sexuelle ».

    Pour résumer, dans cette façon de traiter mon militantisme, je ne me définis pas comme trans ou bi pour vous informer de mes actions (comme les étapes de ma transition ou qui je choisis comme partenaires sexuels). Après tout, on ne devrait pas attendre de moi que je résume la complexité de mon genre et de ma sexualité en un ou deux mots, pour satisfaire la curiosité du premier venu. Je ne suis pas plus en train d’affirmer que je suis « exactement comme » les autres personnes trans ou BMNOPPQ quand j’utilise les mots trans et bi pour me désigner. Chaque personne trans ou BMNOPPQ est unique. Au contraire, j’utilise plutôt ces étiquettes pour gagner en visibilité dans un monde où les personnes trans et BMNOPPQ sont constamment effacées par les binarités homme/femme et hétéro/homo, et pour nouer des alliances avec d’autres personnes marginalisées de la même manière, pour contester le cissexisme et le monosexisme de notre société.

    Quel est l’impact quand les bi/BMNOPPQ renoncent au mot « bisexuel »?

    OK, maintenant qu’on a rappelé ces faits, revenons à l’affirmation selon laquelle se dire bi « renforce la binarité ». Figurez-vous que ce reproche n’est typiquement pas fait aux personnes qui gravitent autour des étiquettes gay, lesbienne, gouine, homosexuel, hétéro, queer, asexuel, etc. Juste aux personnes bisexuelles. Et ça nous met dans une position peu enviable où nous devons constamment défendre notre droit à l’autodétermination.

    Par exemple, bien que mon article précédent sur le « renforcement » de la binarité se focalise uniquement sur la délégitimation des communautés trans et bi, je me suis malgré tout sentie obligée d’expliquer pourquoi je m’identifie comme bisexuelle. Et pour ce faire, j’ai utilisé des arguments personnels et politiques. L’argument personnelle consistait à dire que même si j’ai des relations sexuelles avec des femmes et des hommes, je suis plus attirée par les premières, et que peut-être pour cette raison, l’expérience sexuelle avec une femme est viscéralement différente pour moi, que celle vécue avec un homme. Et que c’était pour ça que les termes comme «pansexuel» ou «omnisexuel» (qui sous-entendent une attirance pour tout le monde) ne me correspondaient pas vraiment : ils semblent gommer les différences que je vis. Même si ça continue à faire sens, je réalise aujourd’hui que cette précision n’était pas nécessaire. En fait, chaque BMNOPPQ vit sa sexualité différemment ; avoir un mot unique pour décrire précisément notre ressenti intérieur ne nous aidera pas à combattre le monosexisme et l’invisibilisation de la bisexualité. Donc si je devais re-écrire cet article aujourd’hui, j’éviterais sans doute de donner des détails personnels.

    Je note que (sans grande surprise) quelques personnes ont interprété cette remarque personnelle comme la preuve que je défendrais une vision essentialiste et strictement binaire du genre, quand bien même j’avais particulièrement insisté sur le fait qu’il y a autant de variations que de traits communs entre les corps des femmes et des hommes (cela inclut les personnes intersexes et trans qui ont transitionné médicalement). Je me suis déjà abondamment étendue sur le fait qu’il est possible de reconnaître les différences entre les corps des femmes et des hommes sans alimenter l’essentialisme ou les normes de genre binaires dans le manifeste d’une femme trans (p.102-106 de la version anglaise), je ne prendrai pas le temps de le faire à nouveau. Si le simple fait de reconnaître des différences entre les corps de sexe féminin et masculin équivaut à être essentialiste et binaire, alors *toutes* les personnes hétérosexuelles et homosexuelles sont essentialistes et binaires, puisqu’elles sont sexuellement attirées par un sexe et pas par l’autre. Cela signifie également que *toutes* les personnes transsexuelles qui ont transitionné médicalement sont essentialistes et binaires, puisque nous choisissons d’appartenir à un sexe et pas à l’autre. Je me permets d’insister, dire qu’une personne bi est « essentialiste » et « binaire » parce qu’elle décrit son expérience des différences sexuelles, tout en ignorant le vécu des personnes gays, lesbiennes et trans à ce sujet, ne peut que être qualifié de monosexisme.

    La justification politique de mon étiquette « bi » repose sur le fait que le monosexisme rend la bisexualité invisible et s’assure que nous ne puissions être vus que de deux manières possibles : soit en tant qu’homosexuels, soit en tant qu’hétéro :

    …le « bi » de « bisexuel » ne désigne pas le types de personnes avec qui j’ai des relations sexuelles, mais le fait qu’autant les milieux hétéros que queers me perçoivent de deux manières très différentes selon la personne avec qui je suis en couple à un moment donné.

    Je reconnais qu’il s’agit d’une façon relativement nouvelle de comprendre le mot «bisexuel», mais c’est une interprétation qui me plaît personnellement et qui s’inscrit dans une démarche de remise en question du monosexisme, de l’invisibilité bi et de la binarité hétéro/homo.

    Mais il y a une autre interprétation possible du mot «bisexuel» : «bi» peut signifier «deux», mais peut aussi dire «deux fois» (comme dans «bimensuel», par exemple). Ainsi, quand les personnes monosexuelles restreignent leur potentiel à un seul sexe, les personnes bisexuelles (ou BMNOPPQ) remettent en cause la binarité hétéro/homo en ne limitant pas leur attirance, elles sont donc ouvertes à environ deux fois plus de partenaires potentiels. Mon argument, c’est que «bi» a plusieurs significations et peut faire référence à plein de choses différentes. Prétendre que les personnes qui utilise le mot «bisexuel» défendent forcément une vision binaire et rigide du genre, ou qu’elles nient en quelque sorte l’existence des personnes non binaires, est aussi lunaire que de prétendre que les personnes utilisant le terme «rive droite» ou «rive gauche» affirment que toutes les villes sont forcément séparées par un fleuve, ou qu’il n’y a jamais ni enclave, ni détour, ni presqu’île entre les deux rives.

    La vérité, c’est qu’il existe de nombreuses façons d’interpréter le mot bisexuel (ou les autres étiquettes d’ailleurs). L’accusation selon laquelle «la bisexualité renforce la binarité» cherche à figer le terme bisexuel dans une définition qui fait affront à la façon dont de nombreuses personnes bi utilisent ce mot et le comprennent. Si on devait faire une analogie, imaginons que les cis se mettent à dire qu’ils n’aiment pas le mot transgenre parce que (d’après eux) cela sous-entend que tout le monde devrait changer de genre. (En réalité, j’ai déjà entendu cette take bizarre.) Comment réagirions-nous à cette accusation, en tant que personnes transgenres ? Personnellement, je répondrais que le mot transgenre est *notre* mot : il parle de l’expérience que nous avons du genre et de la discrimination, et il ne dit rien sur qui que ce soit d’autre, ni sur la façon dont les gens devraient se genrer. De la même manière, ma réponse à l’accusation selon laquelle «la bisexualité renforce la binarité» est que le mot bisexuel est *notre* mot (ici, celui des personnes qui s’identifient comme bi) : il parle de nos expériences de la sexualité et de la discrimination, et ne dit absolument rien sur qui que ce soit d’autre, ni sur avec qui ils doivent coucher ou comment ils doivent s’identifier.

    Mais en relisant mon essai sur le «renforcement», je regrette de ne pas avoir mentionné explicitement pourquoi je m’identifie politiquement comme bi. C’est parce que le mot bisexuel a une longue histoire, et que c’est ce mot que les premiers militants BMNOPPQ ont adopté il y a plusieurs décennies lorsqu’ils se sont battus pour obtenir de la visibilité et être inclus dans les communautés lesbiennes, gays et queer ainsi qu’ailleurs. Ce sont ces militants qui sont à l’origine des termes comme «biphobie» et «invisibilité bi», qui sont aujourd’hui pris pour acquis et qui jouent un rôle crucial dans le combat contre le monosexisme. Enfin, et c’est peut-être le plus important, le mot bisexuel est couramment utilisé, à la fois dans la société mainstream hétéro et dans les communautés LGBTQIA+. Avoir un terme générique familier est d’une importance capitale, quand on sait que l’un des plus grands problèmes des BMNOPPQ c’est précisément leur invisibilité et leur effacement.

    Je suis sensible aux origines des étiquettes alternatives comme pansexuel, omnisexuel, plurisexuel et multisexuel, et je respecte le droit des BMNOPPQ de choisir n’importe laquelle de ces étiquettes (ou d’autres) plutôt que bisexuel. Mais d’un point de vue militant, l’idée que nous devrions complètement abandonner le mot bisexuel au profit d’autres étiquettes inconnues du grand public, ne me semble pas être un choix politique très judicieux. En effet, cela rendrait nos coming-outs et nos combats pour la visibilité sensiblement plus compliqués, et il nous faudrait repartir de zéro avec une nouvelle terminologie militante («panphobie» ? «invisibilité pluri» ?) pour décrire la manière dont nous sommes marginalisés.

    Similairement, je respecte le droit des BMNOPPQ de se définir comme queer plutôt que comme bisexuels. (Pour que ce soit clair, je m’identifie à la fois comme bisexuelle et queer.) Cependant, queer est un terme beaucoup plus large, qui englobe l’ensemble des personnes LGBTQIA+, pour cette raison, il ne semble pas pertinent pour combattre le monosexisme et l’invisibilisation bi.

    Maintenant bien évidement, la langue évolue constamment. Et si cet abandon du mot bisexuel au profit d’autres étiquettes s’expliquait simplement par une évolution naturelle —à l’image de l’évolution, relativement récente, du terme «homosexuel» vers «gay», ou de «lesbienne» vers «gouine» — je ne trouverai pas ça problématique. Cependant, il me semble que la principale force à l’œuvre ne vient pas de la communauté BMNOPPQ elle-même, mais plutôt de pressions extérieures des autres sous-groupes queers. Comme je l’ai déjà expliqué, les BMNOPPQ ont toujours été incités à cacher ou à euphémiser leur identité pour avoir le droit de faire partie des communautés gays, lesbiennes et queer existantes. Mais de nos jours [note de la traduction : le texte date des années 2010], il y a une pression supplémentaire exercée par certaines voix transgenres qui insistent sur le fait que nous devrions cesser d’utiliser le terme bisexuel parce qu’il «renforcerait la binarité de genre».

    Beaucoup de gens aujourd’hui (à la fois transgenres ou BMNOPPQ) semblent adhérer à cette théorie du «renforcement», qui revient basiquement à accuser les personnes s’identifiant comme bi (comme moi) de propager le cissexisme/la transphobie. Et pourtant, pratiquement personne ne pose la question qui fâche : cette accusation va-t-elle à sens unique ? Ne devrions-nous pas nous demander quelles sont les conséquences de l’abandon de l’étiquette «bisexuel» sur les BMNOPPQ et sur nos luttes contre le monosexisme et l’invisibilisation bi ? Shiri Eisner, militante bi s’identifiant comme genderqueer (dans le billet de blog mentionné plus haut), est la première personne que j’ai entendue formuler cet argument crucial :

    « …une discussion qui envisage la bisexualité uniquement dans son rapport à la politique transgenre produit un effacement structurel de la bisexualité, puisqu’elle donne la priorité à la politique transgenre sur la politique bisexuelle dans une discussion portant sur l’identité bisexuelle. » [texte en gras par Eisner]

    Présenté comme ça, on voit clairement à quel point c’est culotté de la part de personnes transgenres, d’affirmer que les bi devraient abandonner une étiquette que les BMNOPPQ utilisent depuis des décennies, simplement parce qu’elle serait prétendument incompatible avec la politique transgenre. Tant qu’on y est, pourquoi ne pas dire aux lesbiennes qu’elles devraient cesser d’utiliser ce mot ? Après tout, peu d’idéologies ont déversé autant de cissexisme au fil des années que le féminisme lesbien. Et quand on y pense, qu’en est-il des personnes qui se décrivent comme «femme» ou comme «homme» — ces étiquettes renforcent clairement la binarité ! Ne devrions-nous pas call outer tous ceux qui les utilisent ? Et quid des personnes trans qui se définissent comme « MTF » et « FTM » — des acronymes qui sous-entendent qu’il existe deux sexes. Est-ce qu’elles ne renforcent pas la binarité ?

    Et si on inversait les rôles. Les féministes cisgenres disent depuis longtemps que le genre est une invention patriarcale créée pour oppresser les femmes. Qu’est ce qui se serait passé si les féministes cisgenres avaient eu la même tactique et s’étaient mise à accuser les personnes transgenres de «renforcer le patriarcat» sous prétexte que le mot «transgenre» contient le mot «genre». Cet argument n’est-il pas structurellement identique à «la bisexualité renforce la binarité» ? Si des féministes cisgenres disaient ça, comment réagirions-nous ? Est-ce qu’on arrêterait de se définir comme transgenres (ou genderqueer) ? Qu’est-ce que cela signifierait pour nous, en tant que groupe marginalisé qui n’a une certaine visibilité et un semblant d’acceptation que depuis peu de temps ? Que ferait-on de toutes les lois qui mentionnent les personnes «transgenres», ou qui interdisent les discriminations fondées sur «l’identité de genre» (ah mince, ce terme contient lui aussi ce satané mot «genre») ? En tant que communauté transgenre, serions-nous vraiment prêtes à repartir à zéro pour nous plier aux politiques féministes cisgenres ?

    Je ne pense pas. Alors comment pouvons-nous, en tant que communauté transgenre, attendre des personnes bisexuelles/BMNOPPQ qu’elles recommencent tout à zéro pour se plier à nos politiques ?

    Il y a plus qu’une seule binarité !

    Rien ne démontre plus qu’on fait passer la politique transgenre avant la politique bisexuelle dans cette histoire que de partir du principe que «bi» renvoie à «la binarité du genre». C’est une affirmation audacieuse, étant donné que les BMNOPPQ font en réalité face à la binarité des orientations sexuelles, et que les militants bi parlent depuis des années de la subversion de la binarité hétéro/homo. Comment se fait-il alors qu’un débat portant sur le mot «bisexuel» (une étiquette d’orientation sexuelle) puisse finir par tourner uniquement autour de la binarité du genre, tout en ignorant complètement la binarité des orientations sexuelles ?

    Tout cela a l’air d’un phénomène récent. À l’époque où les mouvements militants bisexuels et transgenres commençaient à prendre de l’ampleur, dans les années 1990, il était assez courant que les militants des deux camps soulignent le parallèle entre la manière dont les personnes transgenres remettent en cause la binarité homme/femme et celle dont les personnes bisexuelles remettent en cause la binarité hétéro/homo. Une anthologie entière (intitulée Bisexuality and Transgenderism: InterSEXions of the Others) était même consacrée à ce thème. À l’époque où j’ai transitionné (en 2001), les personnes trans parlaient de « la binarité homme/femme » (formulation qui semble reconnaître qu’il puisse exister d’autres binarités) à peu près aussi souvent qu’elles parlaient de «la binarité du genre».

    Mais avec le temps, le discours a changé. Aujourd’hui, beaucoup de personnes trans semblent parler d’une sorte de BINARITÉ DU GENRE «EN MAJUSCULES», comme s’il s’agissait de la seule et unique binarité dont découleraient toutes les formes d’oppression liées au genre et à l’orientation sexuelle. Cette interprétation me rappelle la manière dont de nombreuses féministes lesbiennes cisgenres parlent du PATRIARCAT, en en faisant l’unique grille d’analyse pour toutes les questions relatives au genre et à la sexualité. En réduisant toute forme de sexisme à du PATRIARCAT (autrement dit : les hommes sont les oppresseurs, les femmes sont les victimes, fin de l’histoire) de nombreuses féministes lesbiennes cisgenres ont vu à tort les hommes trans comme des traîtres « de sexe féminin » qui transitionnent pour obtenir un privilège masculin, et les femmes trans comme des « hommes » privilégiés qui chercheraient à s’approprier le statut d’oppressées des femmes et/ou à infiltrer les espaces féminins.

    Lorsque nous regardons le monde selon une seule grille de lecture, nous ne pouvons que nous planter et passer à côté de plein de choses. Envisager tous les aspects du genre et de la sexualité au travers du prisme du PATRIARCAT a conduit de nombreuses féministes lesbiennes cisgenres à condamner non seulement les personnes transgenres, mais aussi les expressions de genre féminines et masculines, les relations butch/femme, le BDSM, la pornographie, les TDS, les sextoys qui ressemblent à des phallus, et ainsi de suite. De la même manière, envisager tous les genres et oppressions sexistes sous le prisme de la BINARITÉ DU GENRE peut sembler pertinent à certaines personnes transgenres, mais ça néglige (et donc efface) de nombreuses autres hiérarchies de genre et de sexualité, comme la follophobie et femphobie (c’est-à-dire l’idée selon laquelle l’expression de genre masculine serait plus légitime que l’expression de genre féminine), la transmisogynie, le subversivisme [Note de la traduction : Julia Serano utilise ce mot pour décrire une forme de sexisme présent dans les milieux queers, qui place les expressions de genre et de sexualité subversives comme naturellement supérieures à celles qui sont plus conventionnelles], l’acephobie et, bien sûr, le monosexisme.

    Autrement dit, si nous voulons avoir une discussion entre communautés transgenres et bisexuelles/BMNOPPQ, nous devons parler de la binarité homme/femme et du cissexisme, mais aussi de la binarité hétéro/homo et du monosexisme. Si nous ne prenons pas en compte les problèmes et les intérêts des deux communautés, alors nous ne sommes pas en train d’avoir une discussion : nous nous livrons simplement à une attaque unilatérale.

    Une dernière remarque sur ce point : en écrivant ce texte, ça m’a frappée à quel point c’était bizarre que le débat selon lequel «la bisexualité renforce la binarité», qui fait passer la politique trans avant la politique bi, ait réussi à se propager pendant des années et à convaincre de nombreux BMNOPPQ à abandonner le mot bisexuel, sans que ça n’inquiète grand monde. Et je trouve ça alarmant que je me retrouve aujourd’hui à devoir expliquer plus souvent ce que signifie le mot monosexisme que le mot cissexisme, alors même que le mot monosexisme a été créé et a été utilisé par les militants bi au moins dix ans avant que le terme cissexisme n’apparaisse dans le milieu trans. Autrement dit, bien que le mouvement bisexuel ait émergé avant le mouvement transgenre (raison pour laquelle le B précède généralement le T dans la plupart des acronymes queer), le mouvement transgenre semble avoir dépassé le mouvement bisexuel, du moins au sein des communautés queers. Qu’on soit clair, je ne suis absolument pas en train d’insinuer que les BMNOPPQ sont «plus opprimés» que les personnes trans (Dieu sait qu’il n’y a rien au monde que je déteste plus que «la course à l’oppression»). Mais je pense que les personnes transgenres ont eu plus de succès à se constituer en communauté que les BMNOPPQ. Et ce manque de communauté BMNOPPQ (combiné à cette focalisation sur LA BINARITÉ DU GENRE) a certainement contribué au caractère unilatéral du débat selon lequel «la bisexualité renforce la binarité».

    Une dernière observation

    Pour finir, il faut souligner que ce débat sur «la bisexualité renforce la binarité» ne secoue pas toutes les communautés LGBTQIA+. Il semble être clairement absent des communautés d’hommes gays, ainsi que de chez les personnes transgenres et bisexuelles qui évoluent principalement dans des milieux hétéros. Jusque-là d’après ce que j’ai vu, ce débat a lieu principalement dans des communautés de femmes queers et des personnes trans qui fréquentent ces espaces. Et je pense que cette spécificité nous donne quelques informations pour comprendre pourquoi ce débat a émergé et gagné du terrain précisément dans ces espaces et cette temporalité.

    J’ai commencé à noter des connections après avoir entendu, à plusieurs occasions distinctes des hommes trans affirmer que, selon eux, les bi (en tant que groupe) avaient tendance à être plus transphobes que les lesbiennes. Pour être honnête, cette affirmation m’a stupéfaite. Historiquement, les militants transgenres et bisexuels se sont souvent vus comme étant dans le même camp dans leur combat contre l’exclusion des communautés et orga gays et lesbiennes. Et d’après mon expérience personnelle, j’ai constaté que les personnes de ma communauté queer qui se définissent comme bi ont tendance à plus me soutenir (en tant que femme trans) que les personnes exclusivement gays ou lesbiennes. Alors que les lesbiennes cisgenres ne voient pas les femmes trans comme moi comme des partenaires romantiques ou sexuelles légitimes en général, les femmes bisexuelles cisgenres, elles, le font souvent. En est témoin mon historique relationnel : toutes mes partenaires féminines queers, qu’il s’agisse de relations sexuelles ou amoureuses, sont soit bisexuelles soit trans ou non binaire d’une façon ou d’une autre. Bien que je sois tout à fait ouverte à l’idée d’avoir une amante ou une partenaire lesbienne cisgenre, jamais une seule lesbienne cisgenre ne m’a montré ce genre d’intérêt. Et je ne suis pas la seule : c’est une situation si répandue que les femmes trans la désignent souvent via l’expression « plafond de coton » (cotton ceiling) [Note de la traduction : comme le plafond de verre qui désigne la barrière invisible qui empêche la progression professionnelle des femmes, le plafond de coton lui fait référence au coton des sous-vêtements, où les femmes trans sont considérées comme des alliées, des femmes et des amies dans les milieux lesbiens, mais aussi comme des femmes imbaisables].

    Bien sûr, les choses sont différentes pour les hommes trans et personnes transmascs. Aujourd’hui, ils se sentent souvent relativement bien acceptés par les lesbiennes cisgenres (tant en tant qu’individus qu’en tant qu’amants ou partenaires potentiels). Il est donc logique que, de leur point de vue à eux, les bi puissent sembler plus transphobes que les lesbiennes (Eisner a des arguments similaires). A l’opposé, de mon point de vue de femme trans, je trouve que les lesbiennes cisgenres ont bien plus de chances d’être transmisogynes que les femmes bisexuelles cisgenres. Il s’agit bien sûr de généralisations, mais elles pourraient expliquer que nos perspectives diffèrent grandement sur ce point.

    Ironiquement, si le féminisme lesbien est généralement considéré comme dépassé aujourd’hui, son postulat fondateur—selon lequel les hommes cisgenres sont intrinsèquement oppressifs et les femmes qui ont des relations avec eux des traitres à la cause—continue d’être en vogue dans les communautés de femmes queers actuelles. Dans un autre texte, j’ai désigné cette façon de penser par l’expression «mentalité AFAB». À cause de cette mentalité AFAB, les femmes trans sont considérées avec suspicion parce que nous sommes perçues comme étant «des hommes cisgenres en réalité», pendant que les fems sont méprisées parce qu’elles ressemblent trop aux femmes hétérosexuelles. Et bien sûr, les femmes bisexuelles sont elles aussi vues comme suspectes parce que certaines d’entre nous choisissons de nous mettre en couple avec des hommes cisgenres.

    Je crois que cette mentalité-AFAB est à l’œuvre dans l’ombre quand des hommes trans ou des personnes transmacs insistent sur tout ce qui les différencie des hommes cisgenres pour être acceptés dans les espaces de femmes queer, et lorsque des femmes queers qui ont des relations avec des hommes trans (et qui font donc partie de la catégorie BMNOPPQ) font tout leur possible pour éviter de se définir comme bisexuelles. Si je respecte le droit de chacun et chacune à préférer les termes pansexuel, plurisexuel, queer, etc., à celui de bisexuel, j’ai parfois l’impression que ces étiquettes alternatives deviennent un code secret au sein des communautés de femmes queer, pour dire : «Je peux avoir des relations sexuelles avec tout le monde, sauf les hommes cisgenres.» Bien entendu, chacune est libre de choisir de ne pas relationner avec des hommes cis, mais je trouve que la binarité qui semble se développer ici est préoccupante : d’un côté, les femmes qui se définissent comme pansexuelles/plurisexuelles/etc. seraient subversives et queers parce qu’elles refusent de coucher avec des hommes cis ; de l’autre, celles qui se définissent comme bisexuelles seraient pas politisées et auraient une mentalité d’hétéro parce qu’il leur arrive de se mettre en couple avec des hommes cis. Et il me semble que le cliché selon lequel «la bisexualité renforce la binarité» ne fait qu’accentuer cette nouvelle binarité, ce qui explique probablement pourquoi cette accusation est devenue si répandue dans les communautés de femmes queers.

    S’il est vrai que certaines bisexuelles sont cissexistes, il est également vrai que beaucoup de lesbiennes et de personnes trans sont monosexistes. En tant que femme trans bisexuelle très active au sein des communautés de femmes queers, j’aimerais que nous cessions toutes de nous battre les unes contre les autres et que nous travaillions plutôt ensemble à remettre en cause toutes les binarités et toutes les formes de sexisme.

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