Pour une misandrie trauma-informée (PARTIE 1/2)

Poste initialement posté sur Patreon, en décembre 2025.

Pour poser le cadre, « misandrie » désigne ici l’ambiance de dénigrement systématique des hommes qu’on trouve dans les milieux féministes et queers, ou le souhait de ne plus relationner avec ces derniers, assumé comme étant une misandrie dite « politique ». Je ne parle pas de ce que les masculinistes pensent être l’équivalent de la misogynie.

J’ai besoin qu’on parle de misandrie. Et qu’on arrête d’en parler comme d’un courant militant ou littéraire, en ignorant sa composante centrale : le trauma.

La misandrie c’est pas une réponse politique. C’est une réponse traumatique.

On pourrait m’opposer que l’un n’exclut pas l’autre, qu’on peut être à la fois traumatisée et transformer nos traumas en actions politiques. Ce serait mal connaître le trauma. Le trauma dicte nos réactions sans qu’on puisse réévaluer le plan. Le trauma se fiche d’être efficace ou de nos valeurs politiques, il ne se raisonne pas. Quand on base notre action politique sur un trauma, le risque est de justifier nos actions avec du vocabulaire militant, plutôt que de choisir nos actions en fonction de nos intérêts politiques.

Il existe pourtant une manière d’approcher la misandrie politiquement en prenant en compte réellement sa composante traumatique. Mais ce n’est pas ce que j’observe dans nos milieux militants.

Avant de vous parler de la misandrie trauma-informée et de ses bénéfices sur nos actions politiques, j’aimerais qu’on regarde très concrètement ce qui se passe quand on laisse une réponse traumatique choisir à notre place comment on réagit au patriarcat.

La misandrie est la réponse de meufs qui ont été blessées par les violences patriarcales. Pendant des années, j’ai vu mes consœurs excuser tout à la misandrie parce que c’est une réponse traumatique aux violences des hommes. J’ai aussi vu comme on essayait de discuter de ça, intellectualiser la misandrie, écrire, écrire, écrire, pour dire à quel point c’est politique, fort, important d’être misandre. Tout en ignorant ce que la science nous dit sur le trauma.

A quoi sert la misandrie ?

Dans nos milieux, y a quatre justifications qui reviennent tout le temps pour dire que la misandrie c’est important. La première c’est que c’est une façon d’évacuer le stress de la discrimination, c’est une petite vengeance innocente face au patriarcat. On fait des blagues sur les mecs, on hurle sur ceux qui nous harcèlent dans la rue, ça ne tue personne, on se sent mieux.

La deuxième c’est que c’est juste normal qu’on soit traumatisées par les mecs et qu’on ne veuille plus rien avoir à faire avec eux. On les considère tous, en tant que classe sociale, comme ennemi. Ici, la misandrie est vue comme un moyen logique et simple de se préserver.

La troisième c’est que c’est un besoin de justice et de rétribution, souvent en lien avec un trauma personnel. Les trois premières raisons sont des justifications individuelles.

La quatrième c’est que ce serait un projet politique de sape du patriarcat. En insultant les mecs, en les dégageant de notre vie, en refusant d’être leurs potes, leurs mères, leurs petites amies et leur domestique, on pourrait mettre fin au patriarcat. Il suffirait que plus une seule meuf n’accepte de jouer ces rôles gratuitement pour que le château de carte s’effondre.

En résumé, la misandrie répondrait à quatre besoins fondamentaux, les trois premiers personnels, le quatrième politique :

  • Survivre psychologiquement face aux violences sexistes et sexuelles grâce à la vengeance,
  • Nous protéger de nos agresseurs en les évitant,
  • Obtenir justice pour soit,
  • Détruire la structure qui nous opprime en la privant de ses ressources.

Ces quatre besoins sont absolument légitimes, mais la misandrie est-elle efficace pour les remplir ? Nous soulage-t-elle psychologiquement ? Nous met-elle en sécurité ? Apaise-t-elle notre besoin de justice ? Affaiblit-elle la structure qui nous opprime ?

En fait quand on regarde ses mécanismes et les études sur le sujet, c’est tout le contraire.

1) La misandrie comme outils psychologique au profit des victimes

La question centrale dans cette question c’est : sur qui nous défoulons-nous ?

Plusieurs femmes trans comme Lou Luëder et Alice Lopez Djebli, ont déjà parlé de comment la misandrie s’attaque plus souvent à des personnes vulnérables.

Quand certains disent que la seule conséquence de la misandrie, c’est que des mecs boudent, Lou Luëder répond : « les gars cis hétéro, ils ne font que bouder, parce que les gens misandres sont en situation de discrimination par rapport à eux. (…) ça laisse comme angle mort le fait que les gens misandres peuvent être tout à fait en situation de domination par rapport à des gens qui subissent cette misandrie.[1] »

Pour Luëder, la misandrie ne peut affecter que les personnes qui ont moins de pouvoir que les femmes misandres.

Alice Lopez Djebli, elle, décrit le phénomène sous le nom de « virilisme féministe » ou de « sous-patriarcat ». Elle dit en parlant des femmes qui se réapproprient les méthodes brutales dans leurs sphères d’influence, notamment les milieux queers féministes : « Elles y participent activement, se délectant de leur droit durement acquis de déchainer la violence sur les vulnérables, comme Papa.[2] »

Pour Lopez Djebli, chacun peut être dans la position de l’oppresseur si on décide d’user des méthodes patriarcales. Pour elle, les structures d’oppression ne font que se reproduire et se réorganiser une fois qu’on a « coupé la tête » des étages qui nous opprimaient.

Quand on regarde les récits de misandrie, rare sont les femmes qui font vivre un enfer à leur violeur. J’ai vu en revanche des humiliations gratuites s’abattant sur des hommes dont le pouvoir est relativement plus faible ou plus « à portée de tir » pour des femmes cis blanches et éduquées. Leur cible n’était pas le mec qui leur avait fait du mal, mais des mecs efféminés, racisés, autistes, voir dans le pire des cas, des enfants et des adolescents, des SDF ou des hommes malades mentaux, dans des situations qui ne relevaient pas de la légitime défense.

Quand on a peu de pouvoir, la vengeance est rarement possible. Elle devient souvent purement symbolique. Elle consiste à se moquer des chauves sur internet, fliquer les gars pas assez virils qui mettraient du vernis à ongle pour la validation féminine, humilier un adolescent, ou le mec bi, autiste ou racisé de son antenne LGBT.

Notre colère face à l’oppression est légitime. Par contre, elle ne justifie absolument pas de s’en prendre aux plus faibles. Les personnes puissantes ne sont pas atteintes par la misandrie. Seuls les hommes en bas de l’échelle sociale le sont. C’est là toute la théorie de Lou Lüeder.

Pour illustrer sa théorie, je vous propose de venir avec moi à la Dyke March de Paris. C’était ma semaine de garde. J’avais emmené mes deux fils, alors âgés de 11 et 14 ans. Nous avions confectionné nos pancartes nous-même. Mon petit adolescent avec écrit « vive les mamans bi et lesbiennes » qui avait été photographié par plusieurs couples de femmes, présentes avec leur nourrisson en porte-bébé. A un moment cependant, dans l’ambiance joyeuse et en colère du cortège, j’ai commencé à percevoir son malaise. Il s’est tourné vers moi et m’a montré une pancarte à côté de nous qui appelait au meurtre des hommes. Ce jour-là il m’a dit : « je crois que c’est de l’humour, c’est pour rire, hein ? » Mais sa voix n’était pas si affirmée.

Violence symbolique et violence réelle

Cette pancarte a-t-elle fait trembler le moindre PDG ? Le moindre violeur ? Le moindre batteur de femme ? Il n’y avait bien qu’un enfant pour avoir peur de ces mots. Mais je peux continuer en parlant de cette fête lesbienne « ouverte aux femmes trans », où ma pote trans a dû endurer la chanson sur le coupage de bite. Ou encore cette soirée bisexuelle où mon ami trans, que tout le monde prend pour un mec cis, a dû se taper quasiment une heure de programmation misandre. Ou cette après-midi entre « AFAB » queers, où des femmes ont discuté avec agitation de la monstruosité des hommes, causée par la testostérone et de la sexualité des gays qui était bestiale et violente, pendant que le seul mec trans présent dissociait. Ou de cette meuf trans dégagée d’une manif par son ex et ses amies qui scandaient « ce n’est pas une femme, c’est un violeur ». Ou ce collègue âgé, qui se souvenait des brimades et maltraitances répétées des amies misandres de sa mère féministe quand il était adolescent. C’était un homme doux et contemplatif neurodivergeant, père de deux filles qu’il soutenait comme peu de père le font. Mais je comprenais qu’il ne puisse pas se revendiquer féministe. Il avait l’air traumatisé par ce qu’il avait vécu.

Il y a un continuum entre les petites vexations, le climat volontairement hostile, et les violences possibles dans des milieux qui se revendiquent anti-mec et anti-bite. De la meuf qui a fait peur à mon fils sans le savoir aux femmes misandres qui ont harcelé mon collègue quand il était adolescent. De la programmation culturelle féministe qui se fiche de savoir comment un mec trans se sentirait, jusqu’à l’exclusion des mecs trans de nos communautés. Des blagues sur le coupage de bites, jusqu’aux cancels qui s’abattent régulièrement sur les meufs trans bi et lesbiennes.

On ne peut pas être profondément et viscéralement être dégoûtée par les hommes et les bites, et magiquement bien traiter les hommes vulnérables et les femmes trans. Les espaces queers pratiquant cette « petite misandrie sans conséquence » ne sont pas inclusifs pour les familles queers où grandissent les garçons, les femmes trans, les hommes trans et bipan.

Ce n’est pas en rajoutant « cis hétéro » devant les mecs imaginaires que vous bâchez que les meufs trans sentent que leur bite est en sécurité quand vous rigolez en disant « snip snip sécateur », et que le mec trans ou bipan que vous avez mal regardé à l’entrée se sent respecté et inclus.

Sur les blagues sur les parties génitales, je sais que mon lectorat est majoritairement des meufs cis. J’aimerais que vous imaginiez deux secondes si vous étiez dans un espace qui prétend que vous êtes bienvenue, et que vous entendriez de temps en temps quelqu’un parler de comment on pourrait découper la chatte de meufs random qu’on déteste. Nous ne pouvons pas tolérer les blagues sur la castration et les mutilations péniennes dans des espaces que nous voulons inclusifs des femmes trans. Ce n’est pas possible.

Jusqu’à maintenant et trop souvent, le « j’ai besoin de décompresser » dont j’ai été témoin, ressemblait beaucoup trop à « ça fait du bien de taper sur le chien quand je rentre chez moi ». Notre misandrie n’affecte que les « chiens » sur lesquels nous avons le droit de taper. De quel outil psychologique parlons-nous ? Est-ce un outil qui nous pousse à devenir des personnes cyniques et sans empathie, à nous couper de notre sens de la justice ? A oublier la présence de plus vulnérable que nous ?

Cette misandrie nous poussera inéluctablement à blesser des gens qui ne le méritent pas et à enfreindre nos valeurs. La misandrie de « décompression » semble peu éthique puisqu’elle ne peut blesser que les faibles. Qu’en est-il de la misandrie dite « d’auto-protection ».

2) La misandrie comme protection contre le danger

Les personnes traumatisées tentent en général d’éviter toute source de danger potentiel. Imaginons une personne qui a été traumatisée par un braquage par exemple. Tout ce qui ressemble de près ou de loin aux auteurs, aux lieux et aux contextes où elle a été attaquée deviennent source de méfiance. Elle évitera désormais la rue où s’est passée son agression, les gens qui s’habillent comme son braqueur, voir même de sortir à certains horaires.

La misandrie qui consiste à se méfier de tous les hommes, est une réponse assez commune pour une personne traumatisée. Cet évitement est perçu comme un moyen de protection.

Le premier impact négatif, c’est la perte de liberté. Lia Bishop, une psychologue et chercheuse spécialisée dans le PTSD, décrit le phénomène : « A mesure que l’évitement devient de plus en plus envahissant, le prix devient plus évident ; la vie de l’individu devient de plus en plus petite, restreinte et remplie de crainte. »[3]Est-ce vraiment ce que nous voulons pour les femmes ? Un monde minuscule et dominé par la peur ? Quand les féministes d’extrême droite proposaient un wagon pour femme pour éviter les violences sexuelles, Léane Alestra commentait « On se retrouve avec deux régimes de mobilité : la circulation « normale », pensée pour les hommes ; et la circulation « protégée », pensée pour des femmes supposées fragiles, vulnérables, à mettre à l’abri. C’est l’inverse de ce que devraient être les revendications féministes, qui devraient affirmer le droit à une présence pleine et entière de toutes les femmes (…)»[4]

L’évitement donc, est un piège classique du PTSD, que l’on retrouve autant dans les questions psychologiques individuelles que dans les stratégies politiques féministes.

Quel est le prix d’éviter les mecs d’une façon rigide et systématique ? Une personne qui ferait un tel choix verrait son monde réduit drastiquement. Il y a une différence très nette entre une réduction stratégique de l’influence des hommes dans notre vie et un évitement total dirigé par la misandrie. Une personne qui voudrait simplement équilibrer sa vie sans être dans l’évitement total pourrait :

  • Réduire et non supprimer son contact avec les hommes,
  • Réserver ses amitiés masculines aux hommes dignes de confiance,
  • Avoir des amitiés masculines qui matchent leur investissement et notre capacité,
  • Prioriser ses amitiés féminines,
  • Augmenter sa consommation d’œuvres féminines,
  • Décider de faire une pause temporaire dans le dating pour les meufs hétéro et bi,
  • Fermer l’option des hommes sur les applis de rencontre pour les meufs bi, mais s’autoriser les crushs pour les mecs dans la vraie vie

Et je sais que les femmes traumatisées ne veulent pas moins d’homme dans leur vie, mais plus aucun homme. Ce n’est pas une grande perte à leurs yeux. De la même manière que la personne qui évite de sortir après son braquage ou évite un certain chemin trouve que ce n’est pas une grande perte. Mais malgré tout, toute l’énergie qui est déployée… Est-ce que vous ne trouvez pas ça horriblement injuste que ce soit aux meufs de faire tout le travail, sachant à quel point les hommes sont littéralement partout ? Je veux dire, éviter une rue, c’est déjà un truc. Mais éviter les hommes… On parle de la moitié de la population et la majorité des artistes publiés. Ces comportements d’évitement sont épuisants et totalement injustes.

Parfois des femmes misandres tentent de couper les ponts avec tout leur entourage masculin, souvent à l’exception de leur petit ami, qu’elles regrettent de fréquenter. Au lieu de se dire que cet homme a mérité sa place dans leur vie, elles se fustigent d’avoir eu du désir pour lui, le dénigrent et se déprécient elles, et leur stupide désir hétéro. Certaines se retrouvent isolées quand ce mec qu’elles se détestent d’avoir aimé est maltraitant avec elles, parce que toutes leurs potes misandres leur ont dit de le larguer et qu’elles auraient honte maintenant de s’en plaindre trop fort. C’est à elles, encore une fois de gérer seules alors qu’elles sont les premières victimes.

Dans d’autres cas, la misandrie sabote leur carrière en leur faisant faire des choix dangereux et précarisant. En particulier quand elles ont des carrières liées au soin ou à la création. Je pense aux tatoueuses, aux photographes, aux musiciennes, aux autrices à plein temps, aux masseuses, aux assistantes et coach, etc. qui un beau matin, décident d’orienter entièrement leur carrière vers les femmes ou les personnes queers.

Tarif à perte et gratuité, règles éthiques délirantes qu’elles sont les seules à suivre, dans ces carrières déjà très précaires et compétitives. En quoi c’est se protéger du patriarcat que de mettre en place soi-même les conditions pour mourir de faim ? Là encore, tout est une question de mesure. Ce n’est pas pareil de travailler avec le système et de réserver une petite partie de son temps à travailler à perte pour des valeurs qui nous tiennent à cœur, que de façonner un business plan impossible qui répond à nos traumas plus qu’à nos besoins de revenu de base.

La personne qui a un PTSD ne choisit pas de se comporter d’une façon qui limite sa liberté, l’isole et lui rajoute du travail. Mon but n’est pas de dire que c’est stupide d’avoir un PTSD, mais qu’on ouvre les yeux sur l’impact du PTSD. Je souhaite que nous arrêtions de le romantiser dans des textes soulignant ses bienfaits politiques, quand il restreint la vie des femmes et met toute la charge sur leurs épaules.

Le deuxième impact du trauma, en plus de nous priver de notre liberté, c’est de nous mettre en danger. Le trauma ne nous protège pas. C’est même tout le contraire.

On sait aujourd’hui que la personne la plus susceptible d’expérimenter un trauma, c’est une personne déjà traumatisée. Une fois que vous avez un trauma, vous devenez candidate à un deuxième trauma, et un troisième, etc.

Le phénomène de re-traumatisation

La plupart des victimes de violences, sont d’anciennes victimes. C’est encore plus marqué quand les premiers abus ont eu lieu dans l’enfance (Bellot et al., 2024, Walker et al., 2023[5]). Cela tient à beaucoup de facteurs, par exemple le fait qu’une victime reste souvent dans les mêmes conditions matérielles qui ont permis son abus -comme la pauvreté. Par ailleurs, les agresseurs privilégient souvent les personnes perçues comme fragiles. Cette sur-violence qui s’abat sur les personnes déjà victimes est doublée d’un autre phénomène : la re-traumatisation.

Pour vous expliquer ce phénomène, laissez- moi vous raconter une histoire de tremblement de terre. Imaginez que vous êtes chez vous, soudain le sol tremble, vous sortez du bâtiment en catastrophe. Dehors c’est le chaos. Des immeubles se sont effondrés. Les gens crient et courent. L’air est saturé d’une odeur de poussière et d’essence. Vous n’arrivez pas à joindre vos proches car le réseau téléphonique est saturé.

Après ça, est-ce que vous continuerez votre vie tranquillement ? Ou vous serez impactée pendant les dix prochaines années par des flash-back, des réveils nocturnes, et une peur panique que ça arrive à nouveau ? En gros, est-ce que vous allez développer une maladie mentale qui s’appelle le PTSD ou non ? Plus de 50 études ont été réalisées sur cette simple question. Qui développe un PTSD après un tremblement de terre ? Ce qu’on a découvert, c’est que parmi toutes les personnes qui avaient vécu un tremblement de terre, celles qui avaient déjà un PTSD, quel que soit le sujet, avaient plus de risque que les autres de développer un PTSD après la catastrophe sismique (Tang et al., 2017[6]). Vous avez été dans un accident de voiture il y a quelques années ? Vous avez été harcelée à l’école ? Vous avez vécu des violences sexuelles ? Et ça vous réveille encore la nuit ? Vous avez plus de chance de développer un autre PTSD la prochaine fois que vous aurez quelque chose de violent qui vous arrivera.

Le trauma ne nous rend pas plus fort.

Dans le cerveau, une paire de petits noyaux appelée l’amygdale, est responsable de détecter le danger. Plus l’amygdale est petite, plus une personne est fragile face au trauma et risque de développer un PTSD (Zheng et al., 2021[7]). On observe en particulier un plus faible volume de l’amygdale gauche chez les personnes souffrant de PTSD (Del Casale et al., 2022[8]).

Vous savez qu’est-ce qui au contraire augmente le volume de l’amygdale gauche ? Certaines thérapies du trauma. En particulier l’EMDR (Laugharne  et al., 2016[9]). A noter : la thérapie dite d’exposition traite le PTSD efficacement, mais ne change pas le volume de l’amygdale (ibid).

Une personne misandre parce que traumatisée, est de fait plus fragile qu’une personne qui a fait traiter son trauma par EMDR. Le PTSD se traite assez facilement. C’est juste quelque chose qui n’est pas dans notre culture. Un trauma comme celui apparaissant après un tremblement de terre, ça se traite en 1 séance d’EMDR, 5 séances de thérapie d’exposition par l’écriture (WET) ou 8 à 15 séances de thérapie d’exposition prolongée. On s’est toutes tapées des séances hebdomadaires chez le kiné pour se remettre d’une blessure superficielle. Pourquoi ce n’est pas la norme d’aller traiter nos traumas chez un psychologue spécialisé ?

Mais peut-être chercher à se venger ou obtenir justice est un autre moyen de traiter le trauma, gratuit, qui prendrait juste un peu plus de temps et d’énergie que l’EMDR ?

3) Est-ce qu’obtenir justice soigne le PTSD ?

En 2009, un chercheur avait posé la question concernant les crimes de guerre et les conflits armés et autoritaires : est-ce que la justice post-guerre apporte un bienfait psychologique chez les victimes ? La réponse est simple : non, cela n’aide pas vraiment les victimes (Mendeloff 2009[10]). Imaginez que votre famille a été décimée dans une guerre monstrueuse, vos bourreaux sont condamnés des années plus tard à la prison à vie. Est-ce que vous allez rentrer chez vous en souriant, en disant « ah, tout est bien qui finit bien », et cesserez de vous réveiller en sueur au milieu de la nuit, hantée par les exactions dont vous avez été témoin ?

La justice est absolument importante, en particulier pour la société. Et on imagine bien que même si elle n’aide pas à oublier les horreurs vécues, elle doit avoir lieu. Mais elle ne se substitue en aucun cas au traitement du PTSD. Pire encore, chez les personnes traumatisées, la perception de la justice est altérée.

On sait aujourd’hui qu’il y a une double relation entre PTSD et perception de l’injustice. En 2023, des chercheurs se sont intéressés à des personnes qui s’étaient blessées au travail. Ils avaient découvert que si les personnes avaient eu l’impression qu’on les avait traités injustement après l’accident, elles avaient plus de chance de développer un PTSD, quel que soit le niveau réel de blessure et de douleur. Mais à l’inverse, les personnes qui avaient développé un PTSD important, en raison par exemple de conditions d’accident particulièrement horrible, avaient tendance à percevoir une injustice plus forte dans la façon dont ils avaient été traités après leur blessure, quel que soit le niveau réel d’injustice qu’ils avaient vécu (Palivanis et al., 2023[11]). En résumé, 1) l’injustice lors d’un évènement choquant rend plus vulnérable face au PTSD, 2) les personnes traumatisées ont aussi tendance à surévaluer l’injustice qui leur est faite.

La justice est donc importante pour notre société, et en quelque sorte prévient un trauma plus grand encore, mais elle ne répare pas les individus une fois qu’ils sont traumatisés. Les personnes les plus traumatisées ont même du mal à reconnaître quand justice est faite. En toute logique, une personne incapable de reconnaître quel est le réel niveau de justice requis, va demander de la vengeance. Cela a été confirmé par la recherche : plus on est traumatisé, plus on a envie de se venger (Ainamani et al., 2024[12]).

J’aimerais qu’on remette l’envie de vengeance là où elle est. Ce n’est ni plus ni moins qu’un symptôme du traumatisme et de l’incapacité des victimes à reconnaître la justice. Si la revanche donne un sentiment de pouvoir au moins à court terme, je n’ai trouvé aucune étude qui ait montré qu’elle soignait le PTSD. En résumé, la justice ne soigne pas le trauma, mais elle empêche une retraumatisation -ce qui est important- et rien ne permet de dire que la vengeance soigne le trauma.

Ce qui soigne le PTSD en revanche, c’est le soutien social (Wang et al., 2021[13]). C’est le prédicteur le plus robuste de rémission d’un PTSD. Tristement l’inverse est aussi vrai. Les victimes de PTSD ont tendance à se montrer irritables et avoir besoin de beaucoup de soutien. Leur entourage, surchargé par leurs besoins émotionnels, tendent à s’éloigner. Ainsi, les bonnes relations sociales améliorent le PTSD, mais les forts PTSD dégradent les relations sociales (ibid). Ce que j’en comprends, c’est que les personnes qui se remettent de leur PTSD ce sont celles qui ont un système de soutien suffisamment fort, et une attitude suffisamment attentionnée envers leur entourage pour qu’il reste à leurs côtés. Et j’insiste sur ce dernier point : nous ne pouvons pas traiter nos proches et nos communautés comme de la merde sous prétexte que nous sommes traumatisées. Nous devons apprendre à reconnaître nos traumas et nos réponses inadaptées, apprendre à demander pardon à nos proches et à pardonner. Nous montrer responsable en amitié consiste aussi à chercher à se soigner plutôt qu’à faire peser nos symptômes sur nos proches.

Pratiquer une misandrie trauma-informée…

… C’est la voir comme un signe de trauma et prendre une part active dans notre rémission.

…C’est reconnaître que toutes les émotions sont légitimes, mais pas tous les comportements, en particulier quand notre misandrie créé un climat hostile pour d’autres minorités.

…C’est prendre soin de nos relations sociales.

Quand nous aurons traité nos traumas, le patriarcat n’aura pas disparu, mais nous pourrons le combattre en étant plus forte. J’ai presque envie de dire que le patriarcat a tout intérêt à ce que les femmes et minorités de genre restent malades. Le patriarcat prospère quand nous le combattons de façon isolée et désorganisée. C’est très anti-patriarcal de traiter nos traumas.

Pour les personnes multi-traumatisées, peut-être que le trauma du patriarcat n’est pas ce que vous devez traiter en premier. Mais je vous invite vraiment à commencer une démarche de traitement. Vous trouverez en Annexe une liste de méthodes pour faire des séances d’EMDR quand on manque de moyens financiers.

Le trauma du patriarcat

Soigner son PTSD du patriarcat, ça ressemble à quoi ? Si vous débarquez chez un psy en disant « je veux guérir mon PTSD du patriarcat », la plupart ne sauront pas trop comment vous aider. Mais il se peut que vous sachiez quand est-ce que ça a basculé, la goutte de trop, ou le truc qui vous réveille encore la nuit et avec lequel vous saoulez vos potes. Vous pouvez parler de ça à un-e thérapeute spécialisé-e sur le trauma et partir de là.

Et je classe tout à fait la rupture humiliante dans les expériences traumatisantes à traiter. Si vous êtes devenue misandre après la pire relation amoureuse de votre vie comme ça arrive souvent, c’est que ça a été la goutte de trop. Même si peut-être le mec a jamais vraiment enfreint la loi. S’il y a une chose que j’aimerais qu’on arrête, c’est de croire qu’il faut qu’il y ait eu un terrible abus pour accepter que ça a été traumatisant. On peut avoir été traumatisée par des éléments d’apparence anodine.

La santé mentale des femmes compte. Nous avons le droit de chercher du soin, pas parce que telle autrice a utilisé des démonstrations savantes pour expliquer le caractère politique de notre grief, mais parce que le PTSD nique le cerveau et que se soigner est un droit.

Le trauma du patriarcat est un trauma chronique et développemental. Il n’est pas comme un tremblement de terre où il y a un avant et un après. C’est là en permanence, depuis notre naissance, ça nous a construites, rapetissées, humiliées autant que ça nous a tabassées à grand coup de violence physique et sexuelle. Alors ça prendra plus qu’une séance à traiter.

Mais voici une liste non exhaustive de trucs qui pour moi peuvent relever du trauma du patriarcat et qui peut tout fait initier une discussion avec un-e psy EMDR :

  • La énième situationship avec un fuck boy
  • Quand la femme au foyer comprend qu’elle a niqué sa carrière pour son mec
  • Ne pas avoir une promotion pour une raison qui nous a paru sexiste (que ça ait été le cas ou non)
  • Avoir été sous-estimée toute sa vie via l’accumulation de petites remarques dénigrantes et se sentir comme une merde aujourd’hui
  • Le fait divers sordide sexiste qui nous a fait pleurer toutes les larmes de notre corps, même si ça ne nous est pas arrivé à nous
  • Avoir porté la honte de notre groupe social jusqu’à notre transition (pour les transfems), ou après notre transition (pour les transmascs)
  • Avoir été violenté-e par des gens qui nous associent aux mecs et à leurs violences qu’on soit un mec ou non
  • Avoir enfreint nos valeurs quand le patriarcat nous y incitait ou le permettait (pour les hommes alliés, et toute personne qui a pu être perçues comme un homme à un moment)

Mon but n’est pas de vous dire que si vous avez vécu ça, vous êtes traumatisée. Mais que si vous êtes misandre, vous allez devoir chercher ce qui vous a fait le plus de mal, et que ça ne ressemblera pas forcément à un viol.

Un-e bon-ne thérapeute sera capable de travailler avec vous dessus, qu’iel soit formé-e au féminisme ou pas.

A suivre…

Dans la seconde partie, nous parleront de la misandrie comme outil politique de destruction du patriarcat.

SOURCES

[1] Lou Luëder. En 2025, « la misandrie c’est OUT ». Essai court disponible sur Lou.lueder.wf

[2] Alice Lopez Djebli (2024). « Féminisme Viriliste ». Essai court disponible sur  @Oestrogenese (Instagram)

Alice Lopez Djebli (2023). « Sous-patriarcats – Privilèges, non-mixité, et dérives autoritaires ». Essai court disponible sur @Oestrogenese (Instagram)

[3] Traduit de l’anglais : “However, as experiential avoidance becomes increasingly pervasive, the costs can become more evident; an individual’s life becomes smaller, more restricted, and more fear-filled”

Bishop, L. S., Ameral, V. E., & Palm Reed, K. M. (2018). The impact of experiential avoidance and event centrality in trauma-related rumination and posttraumatic stress. Behavior Modification, 42(6), 815-837.

[4] Léane Alestra (2025). « Du wagon rose à némésis, le continuum sécuritaire ». Essai court disponible sur @Problématik sur Instagram.

[5] Bellot, A., Muñoz-Rivas, M. J., Botella, J., & Montorio, I. (2024). Factors associated with revictimization in intimate partner violence: a systematic review and meta-analysis. Behavioral Sciences, 14(2), 103.

Walker, H. E., & Wamser-Nanney, R. (2023). Revictimization risk factors following childhood maltreatment: A literature review. Trauma, Violence, & Abuse, 24(4), 2319-2332.

[6] Tang, B., Deng, Q., Glik, D., Dong, J., & Zhang, L. (2017). A meta-analysis of risk factors for post-traumatic stress disorder (PTSD) in adults and children after earthquakes. International journal of environmental research and public health, 14(12), 1537.

[7] Zheng, Y., Garrett, M. E., Sun, D., Clarke-Rubright, E. K., Haswell, C. C., Maihofer, A. X., … & Morey, R. A. (2021). Trauma and posttraumatic stress disorder modulate polygenic predictors of hippocampal and amygdala volume. Translational psychiatry, 11(1), 637.

[8] Del Casale, A., Ferracuti, S., Barbetti, A. S., Bargagna, P., Zega, P., Iannuccelli, A., … & Pompili, M. (2022). Grey matter volume reductions of the left hippocampus and amygdala in PTSD: A coordinate-based meta-analysis of magnetic resonance imaging studies. Neuropsychobiology, 81(4), 257-264.

[9] Laugharne, J., Kullack, C., Lee, C. W., McGuire, T., Brockman, S., Drummond, P. D., & Starkstein, S. (2016). Amygdala volumetric change following psychotherapy for posttraumatic stress disorder. The Journal of neuropsychiatry and clinical neurosciences, 28(4), 312-318.

[10] Mendeloff, D. (2009). Trauma and vengeance: Assessing the psychological and emotional effects of post-conflict justice. Human Rights Quarterly, 31(3), 592-623.

[11] Pavilanis, A., Truchon, M., Achille, M., Coté, P., & Sullivan, M. J. (2023). Perceived injustice as a determinant of the severity of post-traumatic stress symptoms following occupational injury. Journal of Occupational Rehabilitation, 33(1), 134-144.

[12] Ainamani, H. E., Rukundo, G., Gumisiriza, N., Tumwine, C., & Hall, J. (2024). Traumatised youth harbour feelings of revenge: investigating the association between PTSD symptomatology, vengeance, and willingness to forgive among the Congolese adolescent refugees in Uganda. European Journal of Psychotraumatology, 15(1), 2406169.

[13] Wang, Y., Chung, M. C., Wang, N., Yu, X., & Kenardy, J. (2021). Social support and posttraumatic stress disorder: A meta-analysis of longitudinal studies. Clinical psychology review, 85, 101998.

Annexe : Quelques pistes pour un accès à l’EMDR quand on a de faibles revenus

La plupart des psychologues ne sont pas remboursés par la sécurité sociale. Avec des séances qui coûtent généralement entre 50€ et 100€, ça peut vite devenir compliqué. N’hésitez pas à en parler à vos parents s’ils vous soutiennent financièrement. C’est tout à fait légitime de demander à ses parents d’aider à financer des séances de psychologie.

Beaucoup de mutuelles offrent quelques séances de psychologue par an. Vérifiez aussi si c’est le cas de votre mutuelle.

Certains psychologues formés à l’EMDR font partie du dispositif « Mon Soutien Psy » qui rembourse douze séances de psychologue par an. Renseignez-vous, vous faites peut-être partie des personnes éligibles à ce dispositif.

Sachez que pour l’EMDR, même si on n’y va pas régulièrement, tout ce qui a été traité est « gagné » et ne sera pas perdu. Donc si vous ne pouvez que vous offrir quelques séances et devez attendre pour économiser ensuite, cela n’est pas perdu. Les psychologues en libéral sont souvent plus ouverts à vous aider pour des traumas « bizarres ». Dans le sens où si vous venez en disant que vous n’arrivez pas à vous remettre d’une rupture amoureuse, ils ne vous diront sans doute pas que c’est pas assez grave pour être traité en EMDR.

Mais si ce n’est vraiment pas possible d’aller en libéral, vous pouvez vous tourner vers les médecins et les structures d’états, en particulier si vos traumas sont du type « bien reconnus » (catastrophe naturelle, viol, attaque physique, violence conjugale avec blessure par exemple).

Les Centres Régionaux du Psychotraumatisme sont des structures gratuites qui prennent en charge les patients atteints de PTSD. Ils sont rattachés aux hôpitaux. Identifiez le centre régional proche de chez vous ici : https://cn2r.fr/jai-besoin-daide/localiser-les-structures-de-soin/

Certains psychiatres et médecins généralistes sont formés à l’EMDR et font des séances remboursées par la sécurité sociale. Ils sont en général très demandés, mais vous pouvez les chercher sur l’annuaire de EMDR France (https://www.emdr-france.org/fr/annuaire-therapeutes-emdr ) avec l’option de recherche avancée, en sélectionnant « psychiatre » et « médecin psychothérapeute » dans les critères de recherche.

Il existe des variantes de l’EMDR telles que L’IMO qui semble avoir d’excellents résultats mais est plus récente, auxquelles sont formés des psychiatres et des médecins généralistes. La thérapie d’exposition par l’écriture (WET) est également une excellente thérapie qui elle peut se pratiquer seule après avoir été initié à la méthode par un thérapeute. Si vous avez peu de moyens, c’est aussi une très bonne piste de mettre un peu d’argent de côté pour consulter un thérapeute qui fait de la WET puis de s’autonomiser.

Commentaires

Laisser un commentaire

Check also

View Archive [ -> ]