La bisexualité est la première orientation de la communauté transgenre (Reisner et al. 2023). Les hommes et les femmes trans bi sont-ils présents dans la communauté bi pan ?
Concernant les hommes trans bi, on associe souvent leur bisexualité à leur parcours pré-transition, impliquant qu’ils ont grandit en étant perçus comme des femmes bisexuelles. On notera le texte incroyable d’Axiel Cazeneuve « ma solitude bi«
« (…) j’étais là parce que j’étais trans. J’avais ma place, on m’accueillait enfin volontiers, on me donnait une certaine importance. Mais ma bisexualité, qui avait été si cruciale pour moi pendant plus d’une décennie, se retrouvait reléguée au rang de caractéristique secondaire.«
Ce qu’iel décrit, l’adolescence d’un garçon trans bisexuel raisonne sans doute beaucoup avec celle des femmes cis bi et pan :
« Si je tente de me reconnecter avec ce lointain moi de treize ans, cette ado queer perdue dans un groupe d’amies hétéro, je suis envahi·e d’émotions. Je ressens de la honte, de la culpabilité, de la colère. Je me sens infiniment seul·e.«
Ainsi on retrouve plusieurs hommes trans qui militent spécifiquement pour la bisexualité. On peut identifier Eliot Astree, psychologue communautaire trans et bi, qui dispense des formations spécifiques sur la bisexualité, a facilité des groupes de parole et fait de la psycho-éducation. Zineur prolifique, il a notamment écrit les zines « présomption de bisexualité« , « homoflexible ?« , « hétéro curieux.e ? » et « La biphobie c’est pas fini« . Au Québec, Henri-June Pilote, militant et créateur de contenu trans et bi, a lui aussi organisé et animé de nombreux groupes de parole bisexuels depuis 2016 et prend régulièrement la parole sur le sujet. Bref, les mecs trans bi sont quelques-uns à militer activement sur le terrain.
Concernant les femmes trans, il est courant de penser que les femmes trans bisexuelles ont « d’autres chats à fouetter » que de penser à leur orientation sexuelle. Dans un monde où la transmisogynie est galopante, être une femme trans serait infiniment plus important qu’être une femme trans bisexuelle. Et pourtant…
On pourrait commencer par s’interroger sur l’invisibilisation systématique de leur contribution au mouvement bi. Car quand on milite sur le terrain, on le sait, elles sont partout.
Julia Serano aux USA, est une théoricienne majeure de la bisexualité et biphobie. Vi-vi, en France, est présidente de Bi’cause, la plus vieille association bisexuelle de France. Lou Lüeder à Strasbourg, est l’autrice de l’expression « Youpi les bi », que tout le monde reprend aujourd’hui. Elle a écrit plusieurs textes sur la biphobie. Les femmes trans bi sont là donc. Fournissant un travail gratuit pour la communauté bi régulièrement et à plein de niveau d’implication.
Mais sont-elles là que comme alliées des femmes cis bi ? Ou parce qu’elles sont bi elles-même ?
La biphobie les affecte en premier lieu parce que nombre d’entre elles n’ont souvent pas accès à la communauté avant leur transition, quand bien même elles sont doublement queers. Celles qui étaient dans des couples « hétéros » transitionnent parfois sans connaître une seule personne trans. Plusieurs de mes amies ont été maltraitées, parfois battues et violées, par leur compagne, qui déjà les trouvaient « trop PD » quand elles étaient perçues comme des « garçons bisexuels ».
Et si le traumatisme de grandir en tant que femme trans dans le placard prend rapidement le pas sur les autres traumas, ce sont des femmes qui cumulent. Elles arrivent dans leur transition déjà marquées par des placards étranges, des interactions complexes et déroutantes avec l’homosexualité masculine qui ne sonne souvent pas aussi PD que leurs autres potes gays, les appels d’un lesbianisme qui ne fait pas sens, des relations hétéro où on leur demande d’être des mecs virils, pour les punir ensuite. Après leur transition, la bisexualité inverse tous les rapports. Les rapports avec les hommes deviennent hétéros et source d’un danger inimaginable, les rapports avec les femmes sont enfin clairement lesbiens, mais aussi sujet à humiliation et débats interminables. Leur rapport aux autres femmes trans, aux autres mecs trans, sont autant de lieux de soutien et de questionnement. Leur place dans la bisexualité n’est pas anecdotique et n’est pas sans effet. Elles ont absolument des choses à dire dessus.
Concernant la biphobie, malheureusement, elle a une relation particulière à la transmisogynie. Instable, hypersexuelle, prédatrice de meufs queers. Comment ces stéréotypes biphobes impactent les femmes trans ?
Les femmes trans bi sont lues comme des déviantes sexuelles qui brouillent tous les codes et seraient juste hypersexuelles. A cela s’ajoute que si elles relationnent avec les femmes elles sont soumises aux mêmes tropes que les femmes trans lesbiennes, accusées de transitionner par fétichisme sexuel dans les théories éclatées au sol de l’autogynephilie.
Leur bisexualité renforce une étiquette de perverse instable qui mange à tous les râteliers et a juste transitionné pour le sexe.
Elles sont par ailleurs vues comme suspicieuses et « pas correct » dans le milieu queer à moins d’être complètement désexualisées, passives et timides.
Les femmes cis bi sont harcelées pour des plans à 3. Les femmes trans sont fétichisées. Comment sont traitées les femmes trans bi sur les appli ?
De ce qu’on m’a dit, pas très bien. « Je n’ai quasiment que des demandes de plan à 3, c’est déprimant », me confiait l’une d’entre elle qui remplissait tous les critères de passing et de désirabilité. Elle avait écrit en gros dans sa bio « FEMME TRANS » pour éviter les râteaux qu’elles se prenaient quand les gens découvraient qu’elle était trans. En conséquence, c’étaient les couples fétichistes qui la matchaient. Un super combo.
Par ailleurs, les statistiques montrent que les femmes cis bisexuelles font partie des plus nombreuses à relationner avec les femmes trans.
Une meuf trans bi m’avait dit : « on est les meufs hot dans la poubelle du lesbianisme, pas étonnant que toutes ces hotties finissent ensemble. »
Les meufs trans bi et lesbiennes ont donc tout intérêt à comprendre les manifestations de la biphobie théorisée pour les meufs cis bi, puisque leur partenaire est souvent touchée. Que ce soit dans leur vie avant, après transition ou dans leurs couples, les meufs trans bi ont un intérêt à réfléchir à la bisexualité.
Mais le soucis c’est que le milieu bi est dominé par les meufs cis bi. Ce ne sont pas des milieux faciles pour les meufs trans bi. A raison, elles sont nombreuses à ne pas tenter de s’y investir.
J’ai tant de joie quand je vois des meufs trans bi investir un activisme bi, pour elles, pas pour les meufs cis bi qu’elles aiment. Mais la transmisogynie des meufs cis n’est pas anecdotique. Même si on avance, qu’on a un milieu qui se veut allié, les meufs cis bi sont en position de domination dans les espaces que nous créons. Pour changer ça, il faut que les meufs trans bi puissent être suffisamment nombreuses et connectées entre elles pour peser dans la communauté. Statistiquement elles seront toujours moins nombreuses que les meufs cis bi. Mais c’est une alliance qui est précieuse et importante. Elle ne doit pas reposer sur les bonnes volontés. Elle doit être incontournable.
Plus les meufs bi trans sont nombreuses et soudées entre elles, moins il est facile de les oublier ou de mal se comporter sans conséquence. Il nous faut faire plus que « nous éduquer », il nous faut leur permettre concrètement de se connecter entre elles et former des alliances stratégiques entre bi cis et bi trans.
Il faut aussi que les ponts entre activisme bi masculin et bi féminin existent. Parce que les meufs trans passent d’une population à l’autre, on ne peut pas le négliger. (Mec bi pan, par pitié, organisez-vous, on a tous à y gagner). Et enfin, il faut que nous ayons, nous meufs cis bi (et personnes qui y ressemblons…) une vraie solidarité avec les meufs trans. Ne les effaçons pas, elles sont là. Rappelons aux autres meufs cis que leur bisexualité n’a pas à être calquée sur les trajectoires cis pour être racontables et importantes culturellement pour notre communauté bi.
« Similairement, une femme cis bi peut déconstruire sa transmisogynie, mais si on peut exclure une femme trans au moindre désagrément, si elles sont absentes des bureaux associatifs et des discours bi, les femmes trans partiront quand même. Il ne s’agit vraiment pas d’une déconstruction personnelle, mais bien de qui la structure permet d’opprimer ou non dans nos espaces. Il en ira de même pour chaque minorité, qu’il s’agisse de celles touchées par le racisme, la grossophobie ou d’autres oppressions. Elles déserteront le milieu bi s’il leur est hostile. (…) La communauté bi sera extrêmement complexe à construire, mais tirera énormément de force à prendre en compte chacune de ses sous-minorités. »
« Note perdu dans le cahier de Labo » – L’architecture de la Biphobie
Je finirai en vous laissant quelques ressources disponibles en plus de celles citées plus haut.
Ressources et textes par des personnes trans bi et pan, sur la bisexualité :
Vous pouvez lire des récits de meufs trans bi pan dans le zine « Bi Pan première fois » chez TomCat BiPan : (Couverture magnifique réalisée par Fiona Crabe, anciennement Khaeron, qui est une femme trans et bi) Transbaguette (p.14), Julia (p.21), Tristane (p.62), Micha Gorelick (p.71).
Table ronde « Transféminité et Bisexualité« sur le podcast Beaucoup Trop ! avec Lou Lüeder, DJ Cancel et Tristane Pierron.
Virgule sur la table ronde « Bisexualité et pansexualité chez les personnes noires«
Vous pouvez consulter des oeuvres d’hommes trans et de personnes non binaires bi pan dans le zine « Bi Pan première fois » : Pissaladière et Beurre salé (p.4), Eli (p.10), E.T. (p.33), Pau (p.40), Eliot Astrée (p.42 et p.53), André·e (p.43), Eris (p.68) .
Table ronde « Bi et Transmasc » sur le compte queer chrétien(ne) avec Mel, Eliot Astrée et Esteban d’Amour et Fumigènes.
Bibliographie :
Reisner, S. L., Choi, S. K., Herman, J. L., Bockting, W., Krueger, E. A., & Meyer, I. H. (2023). Sexual orientation in transgender adults in the United States. BMC Public Health, 23(1), 1799.