L’architecture de la biphobie

Publié le 16 janvier 2025, Floralie Resa

Version PDF à télécharger

Pour la version en anglais

Résumé

Essai théorique sur les origines et les manifestations de la biphobie systémique. En opposition aux idées développées par Eisner, il replace la biphobie comme produit autonome de l’homophobie et non du sexisme et propose un nouveau cadre théorique appuyé par des études de cas et des statistiques.

Préambule

La théorisation de la biphobie est pauvre et souvent limitée à l’observation des petites vexations du quotidien : un gars m’a demandé un plan à trois, quelqu’un a dit que la bisexualité n’existait pas ou une lesbienne a été méchante avec moi. Cette lacune, selon moi, vient du fait que les bi passionnés par la théorie ne passent pas assez de temps ensemble pour que leurs idées s’enrichissent mutuellement.

Dans le milieu militant, on sous-estime souvent le temps et le travail nécessaires qui ont mené à la théorisation des oppressions. On lit des livres sur le sujet, on en discute, et on ne se rend pas compte de ce qu’il faut de temps, de réflexions, d’échanges aux personnes qui ont rendu tous ces concepts limpides. La théorisation, y compris celle de la biphobie, repose sur un travail intellectuel collectif.

J’ai fait de la recherche en sciences expérimentales pendant plusieurs années, et j’ai constaté comment les éclairs de génie et les inspirations fugaces arrivent grâce à l’échange et aux discussions de personnes spécialisées. Nous discutons sans cesse, nous nous lisons les uns les autres, tentons des choses dans nos coins, excités à l’idée de pouvoir partager les résultats, nous débattons. Bien avant qu’on prouve qu’une idée fonctionne, on doit imaginer des théories et les tester. Imaginer des théories, ça se fait en groupe, que ce soit via des discussions dans la vraie vie, ou en lisant et en s’inspirant des écrits des autres. Nos idées rebondissent et s’enrichissent les unes sur les autres.

Alors, avant d’aller plus loin, j’aimerais citer les bi dont les idées ont rebondi sur les miennes, directement ou via leurs écrits, ou qui m’ont permis de théoriser des choses en me donnant du temps et de l’écoute. Dans mon cercle d’amis bi et pan, il y a Eliot Astree, Axiel Cazeneuve et Precarité Inclusive, dit Préca. Eliot et Axiel sont mes frères d’arme. Nous avons tant écrit et parlé ensemble, qu’importe le sujet, si je m’intéresse à une idée, ils finissent par en entendre parler. Préca est aussi passionné que moi sur le sujet de la bisexualité, et nous avons beaucoup débattu sur ces thèmes.

Concernant la partie théorique, je me dois de souligner l’influence de Stéphanie Ouillon (Wohosheni), Julia Shaw et Autumn Bermea. Stéphanie Ouillon est une ingénieure, chercheuse indépendante en histoire de la bisexualité en lien avec le militantisme homosexuel français. Julia Shaw, une criminologue allemande, a vulgarisé un grand nombre d’études sur la bisexualité. Autumn Bermea est une chercheuse en psychologie clinique qui a co-écrit un des articles de revue les plus importants sur les violences subies par les femmes bi dans leurs couples. Cet article a eu un impact considérable sur mon militantisme, parce qu’il m’a permis de nommer les violences que j’avais vécues et d’ouvrir les yeux sur les effets de la biphobie dont j’étais témoin.

Mes patreons et les gens qui soutiennent mon travail sur Instagram m’ont également beaucoup motivée à écrire et réfléchir. Je les remercie infiniment pour la tribune qu’ils m’ont donnée.

J’ai un rapport ambigu à Shiri Eisner, dont j’ai repoussé la lecture à après la rédaction de la majorité de mes écrits. Je lisais des bribes de ses textes quand des militant·es bisexuel·les partageaient son travail. Je ne peux nier cependant l’immense influence qu’elle a eue sur les réflexions bi. Quant à Robyn Ochs et Julia Serano, elles m’ont influencée grandement, tant leurs idées sont maintenant présentes dans le discours bi. Je ne savais simplement pas qui elles étaient, ni qu’elles étaient à l’origine de tant de réflexions aujourd’hui mainstream. Robyn Ochs est une militante bi qui a énormément théorisé la biphobie autour de la question de l’invisibilité. Julia Serano est une militante trans et bi qui a écrit abondamment sur les questions de binarité et de bisexualité. Son influence sur la pensée transféministe éclipse souvent sa contribution à la pensée bisexuelle. Elle en reste une théoricienne majeure.

Il y a d’autres noms, invisibles, qu’on a oubliés, qui ont influencé la pensée bisexuelle.

Il me semblait essentiel de commencer en rappelant la manière collective dont la pensée bi s’est construite jusqu’à présent et l’importance qu’a eue la circulation des réflexions. J’ai bénéficié des personnes qui ont fait parvenir à moi les pensées des autres et de celles qui ont partagé mon travail. J’aimerais donc conclure ce préambule par cette citation de Nathalie Sejan :

« On se sent souvent impuissant ou inutile à l’heure du tout viral et de la grande échelle, mais mon expérience est que faire circuler consciemment les choses que l’on aime et qui sont importantes pour nous c’est une façon très puissante de participer au ton de la société et aux tendances générales. Le monde est un travail collectif, la circulation est un outil efficace et utilisable en permanence et gratuitement par nous toustes. Donc je fais circuler. »

Merci à mon Patréons qui m’ont soutenue dans l’écriture : Solène Garda-Krebs, Clémence, Morgane B., Justine Moynat, Maureen, Anouk, Charlotte. Merci à Charlotte Cegara qui était maon premier·e Patréon, vieille bi aux cheveux gris comme moi, militant·e et ami·e ❤

Introduction

Ce n’est pas le mot « homophobie » qui a été utilisé quand les gays ont commencé à théoriser leur oppression. Stéphanie Ouillon (Wohosheni), spécialiste de l’histoire française de la bisexualité qui a travaillé sur les archives des années 70 du front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) explique : « À cette époque, le terme “homophobie” n’existe pas encore en France. C’est l’expression “racisme anti-homosexuel” qui est alors largement utilisée » (Wohosheni 2024-a). Pour faire comprendre au grand public de quoi il s’agissait, il était plus simple d’utiliser une oppression déjà reconnue telle que le racisme, à la différence de l’homophobie qui ne disposait pas du même recul militant. Il a fallu des années de travail pour théoriser ce qu’était l’homophobie, comment elle se manifeste et comment elle affecte les homosexuels. Si le mot « homophobie » a mis des années à se frayer un chemin dans la reconnaissance publique, la biphobie est aujourd’hui confrontée à des défis similaires, voire plus complexes.

Le mot « biphobie » est utilisé par les personnes bisexuelles pour désigner leur oppression. Aujourd’hui, si l’homophobie est reconnue et perçue comme une vraie oppression, la biphobie ne l’est pas. La biphobie est mal comprise, et comme les gays qui tâtonnaient à formuler ce que tout le monde prend pour acquis aujourd’hui, des intellectuel·les bisexuel·les essayent eux aussi de comprendre et de théoriser ce qu’est la biphobie. Ce que j’ai appris dans mon militantisme bi, c’est que parler de biphobie provoque des attitudes très défensives dans la communauté LGBT, et une forte incompréhension dans la société hétérosexuelle. Pourquoi la biphobie reste-t-elle méconnue et mal comprise, et comment peut-on théoriser cette oppression de manière spécifique et systémique ?

Cet essai s’articule en quatre parties afin de clarifier l’architecture de la biphobie, ses origines et ses manifestations systémiques. Dans une première partie, je résumerai l’état de la conceptualisation de la biphobie et les différentes théories les plus populaires à ce jour. Dans une seconde partie, j’expliquerai ce que j’estime être la véritable origine de la biphobie en tant qu’oppression spécifique et l’introduction d’un nouveau cadre théorique de la biphobie et des structures sociales la soutenant. Je démontrerai dans la troisième partie la différence entre lesbophobie et biphobie. Enfin, dans la quatrième et dernière partie, j’illustrerai les manifestations les plus importantes de la biphobie systémique et institutionnelle.

Partie 1 – Où en est-on de la conceptualisation de la biphobie aujourd’hui ?

Plusieurs militant·es et intellectuel·les ont participé à la conceptualisation d’une pensée bisexuelle de l’oppression biphobe. La biphobie est définie comme il suit par Julia Serano : « Souvent lue comme la peur ou l’aversion des personnes bisexuelles. J’utilise ce terme plus largement pour décrire la croyance que la bisexualité est inférieure ou moins légitime que la monosexualité (i.e., être exclusivement attiré par les membres d’un seul genre/sexe) » (traduction de l’anglais, Serano 2016). Je ne présenterai que les théoricien·nes qui ont eu le plus de portée dans la communauté bisexuelle et dont les travaux sur les origines de la biphobie ont été le plus diffusés. La première personne que je mentionnerai est Robyn Ochs.

1. Définitions et contributions théoriques

Robyn Ochs : L’effacement des bi, un accident dans une culture américaine binaire

Robyn Ochs est une militante et autrice bi et américaine. Elle a abondamment écrit sur la biphobie institutionnalisée, à savoir la biphobie qui vient non pas des individus mais d’une institution. Le travail de Ochs s’est concentré sur la biphobie comme effacement de la bisexualité dans les discours publics et LGBT (Ochs 1996). Son activisme s’est focalisé sur la visibilisation de la bisexualité. Elle a notamment co-auteuré deux ouvrages sur le sujet : Getting Bi: Voices of Bisexual around the World (2005), et Recognize : The Voices of Bisexual Men (2014). Pour Ochs, l’invisibilisation de la bisexualité provient d’une part de la monogamie, de l’autre d’une culture binaire. Pour Ochs, les bi, souvent en couple monogame, voient leur bisexualité difficilement identifiable au premier regard puisqu’ils n’ont qu’un partenaire. Dans un article de presse publié dans le Huffington Post (Zane 2016), elle avance également que c’est la culture de la binarité des USA, présente dans la ségrégation raciale, ou le modèle politique bi-partie qui participe à la biphobie. Elle est l’une des militantes bisexuelles les plus prolifiques et connues pour sa conceptualisation de la bisexualité. Ses paroles sont souvent citées pour définir la bisexualité : « Je me décris comme bisexuelle parce que je reconnais avoir en moi le potentiel d’être attirée -romantiquement et/ou sexuellement- par des personnes de plus d’un genre, pas nécessairement au même moment, de la même manière ou au même degré » (traduit de l’anglais, Ochs, date inconnue). Si Ochs a défendu l’existence d’une forme de biphobie dans le milieu LGBT autant que dans la société, elle semble lui attribuer des raisons relevant du hasard ou de biais culturels. Contrairement à Ochs, qui voit dans la biphobie une conséquence de biais culturels, Yoshino l’analyse comme un mécanisme social intentionnel.

Kenji Yoshino : L’effacement des bi comme outil de maintien des normes

Kenji Yoshino est un juriste gay et américain. Il a analysé les raisons de l’effacement des bisexuels dans un article de droit sur la jurisprudence des cas de harcèlement sexuel aux USA. Son article The Epistemic Contract of Bisexual Erasure, publié en 2000, a eu une influence majeure et a été cité plus de 700 fois. Pour Yoshino, l’effacement de la bisexualité relève d’un contrat social entre les hétérosexuels et les homosexuels qui auraient tous les deux des intérêts communs à supprimer les mentions de bisexualité. Il cite les trois motivations suivantes : la stabilisation de catégories d’orientations sexuelles exclusives, le maintien du sexe comme axe « diacritique » (qui crée une contradiction sans solution, à savoir ici, un moyen de catégoriser les humains en deux catégories distinctes), et la protection des normes monogames (Yoshino 2000). En résumé, pour ce juriste, la biphobie répond à un besoin de catégorisation stable des humains tant par leur orientation que leur sexe, ainsi que de protection de la norme monogame. Dans cette lecture, la bisexualité est un agent de chaos, de transgression des normes que les hétérosexuels et les homosexuels voudraient faire disparaître.

Cette vision de la biphobie a profondément influencé la communauté bisexuelle. On retrouve par exemple des idées similaires chez Michael Amherst en 2018, qui présente la biphobie comme une peur culturelle de l’ambiguïté et de la non-conformité, mettant en avant la fluidité de la bisexualité (Amherst 2018). Yoshino a eu une forte influence sur Shiri Eisner, une militante et autrice bi israélienne. Elle cite les arguments de Yoshino dans son ouvrage Bi : Note for a Bisexual Revolution (2013) et continue sur sa lancée, présentant la biphobie comme motivée par le besoin de maintien de la binarité et des normes monogames et familiales. Plus d’un tiers de son chapitre Monosexisme and Biphobia consiste à résumer l’article de Yoshino de 2000, soulignant l’influence majeure qu’a eue son analyse sur les pensées d’Eisner concernant la biphobie. Inspirée par les travaux de Yoshino, Eisner pousse plus loin la réflexion en proposant une structure globale qu’elle nomme « monosexisme ».

Shiri Eisner : Le monosexisme, une structure sociale oppressant les bi et favorisant les hétéros, les gays et les lesbiennes

Shiri Eisner est une figure militante parmi les plus connues dans les milieux militants bisexuels, en particulier grâce à son livre Bi : Note for a Bisexual Revolution (2013). Elle y propose le mot « monosexisme » pour décrire une structure d’oppression patriarcale et coloniale qui serait d’après elle à l’origine de la biphobie. C’est Eisner qui a popularisé l’utilisation du mot monosexisme, calqué sur la structure hétérosexisme utilisée pour théoriser l’oppression des femmes en général et des personnes gays et lesbiennes. Dans son livre, elle critique fortement le discours du milieu bisexuel qu’elle accuse d’être trop libéral ou tourné vers les petits gestes d’oppression individuels et non sur l’oppression provenant des structures et du système, relevant par cette critique le manque de théorisation de la biphobie dans les années 2010. Elle cite plusieurs textes en dehors de celui de Yoshino qui l’aident à articuler sa théorisation de l’oppression biphobe. Elle s’appuie par exemple principalement sur le travail de Robyn Ochs concernant les préjugés et stéréotypes visant les bisexuels, et sur celui de Miguel Obradors-Campos pour l’application des théories d’Iris Marion Young appliquées à la bisexualité.

Iris Marion Young est une chercheuse en science politique américaine qui a caractérisé les oppressions vécues par les différentes minorités d’après cinq axes : l’exploitation, la marginalisation, l’impuissance, l’impérialisme culturel, et la violence. Obradors-Campos a quant à lui appliqué ces axes à la biphobie, dans un article scientifique (Obradors-Campos 2011). Eisner a ensuite vulgarisé son article dans son livre. Comme pour la théorie de Yoshino, le résumé des travaux d’Obradors-Campos occupe plus d’un tiers du chapitre Monosexisme and Biphobia du livre d’Eisner. Cependant, Eisner ne se limite pas à vulgariser les théories existantes : elle enrichit la théorisation de la biphobie avec sa propre théorie, celle d’un privilège monosexuel. Elle propose ainsi une liste des privilèges des personnes qu’elle nomme les monosexuels, à savoir les hétéros, les gays et les lesbiennes. Parmi cette liste de 29 privilèges, il y a par exemple « la société m’assure que mon identité sexuelle est réelle et que des personnes comme moi existent », « je me sens bienvenu·e dans les services et évènements ségrégués par orientation sexuelle (par exemple, les nuits pour les célibataires hétéros, les centres communautaires gays, ou les évènements seulement pour les lesbiennes) », ou encore « Je n’ai pas à m’inquiéter qu’un·e partenaire potentiel·le passe instantanément d’une relation amoureuse au dédain, à un traitement humiliant, ou à des violences verbales ou sexuelles à cause de mon identité sexuelle » (traduit de l’anglais, Eisner 2013). En résumé, Eisner a théorisé le privilège monosexuel, créé et popularisé le terme monosexisme, et a vulgarisé et rendu accessible deux théories sur la biphobie : celle de Yoshino et celle d’Obradors-Campos (basée sur le travail de Young).

2. Quantification des effets et consensus scientifique

La recherche sur la biphobie, une démarche scientifique

Le grand public minimise souvent le caractère scientifique des sciences humaines. Or, les sciences humaines sont des sciences, il est bon de le rappeler. Les théories sur la biphobie doivent être testées pour être validées. Bien que toutes les théories sur la biphobie soient argumentées, seules certaines ont été vérifiées scientifiquement.

Par exemple, certaines des théories de Robyn Ochs ont été vérifiées et validées. C’est le cas de la théorie d’une double discrimination venant tant des milieux hétéros que des milieux gays et lesbiens. Des études ont confirmé qu’il existait bien un stigma visant les bi provenant des hétéros, des gays et des lesbiennes (Welzer-Lang 2008, Mulick & Wright 2002, Friedman et al., 2014, Hertlein et al., 2016).

Il est plus facile de mesurer les attitudes individuelles et les effets quantifiables sur les bisexuels que de valider des théories sur les causes de la biphobie. Par exemple, on peut réaliser des questionnaires pour évaluer la perception des bisexuels, établir des scores de biphobie, ou mesurer des indicateurs comme la pauvreté, les maladies, ou les violences subies. Ces études scientifiques demandent du temps et de l’argent. La quantification des violences et préjudices vécus par les bi a été un long travail universitaire dont on ne peut citer toustes les contributeur·ices et qui a mobilisé des centaines de milliers de chercheur·euses. Le consensus scientifique actuel est bien que la biphobie existe et qu’elle a des effets très mesurables sur les bi et pan. Cependant, ce travail de recherche a été freiné par l’exclusion des bi.

Pendant très longtemps, les bisexuel·les n’étaient pas inclus·es dans les études sur les gays et les lesbiennes, traduisant l’idée prévalente que les bi n’étaient pas discriminés de façon similaire. Plus tard, grâce à l’activisme pour la visibilité bi, on a pu trouver des études qui incluaient les bi, mais pas de façon distincte. Il a fallu des années avant que les bi soient étudiés spécifiquement. Les scientifiques ont alors découvert une réalité d’une violence inimaginable. Sur énormément d’indicateurs, les bi souffrent significativement plus que les gays et les lesbiennes. Les bisexuelles en particulier subissent plus de violences conjugales, sexuelles, de pauvreté et de maladie que les gays, les lesbiennes et les hétéros. Les statistiques sur les violences sexuelles sont effarantes. Dès leur adolescence, les femmes bisexuelles seront violées et tabassées à des taux plus élevés que les femmes hétéros et lesbiennes (Bermea et al., 2017). Avant de détailler ces chiffres, il me faut décrire la façon dont la recherche a accusé un important retard via l’exclusion des bi et la négation de la biphobie. Nier la biphobie n’a pas seulement eu un impact sur les militant·es bi qui tentaient de défendre leur communauté. Cela a considérablement entravé les possibilités de se défendre. Quel meilleur moyen que de continuer à prétendre que la biphobie n’existe pas, que d’empêcher l’étude de la biphobie ?

L’exclusion des bi des études scientifiques

J’observe trois époques plus ou moins définies concernant l’étude du préjudice vécu par les bi :

  • L’exclusion (1960-1980) : les études sur les minorités sexuelles ne mentionnent pas les bi, seulement des gays et des lesbiennes.
  • L’inclusion de façade (1980-2000) : les études incluent les bi, mais sans les étudier comme un groupe distinct.
  • Inclusion et autonomie (2000-) : les études incluent les bi, et les étudient comme groupe séparé des gays et des lesbiennes.

Le nombre d’études sur les bisexuel·les seul·es reste cependant marginal en comparaison des études sur les gays seuls et les lesbiennes seules. On peut constater que les études publiées depuis les années soixante favorisent les gays et les lesbiennes, et que si l’inclusion des bi dans les études progresse, ils restent très largement sous-étudiés, en dépit des connaissances actuelles sur leur situation particulière (Fig 1).

Figure 1 : Les publications incluant les mots-clés « gay », « lesbian » et « bisexual », par décennies de 1960-1969 à 2010-2019, comparées aux articles dont le titre ne mentionne que cette minorité et pas les autres. Le détail de l’inclusion du mot « bisexual » selon que l’article mentionne les hommes ou les femmes est également indiqué en rose clair. La méthodologie de recherche et les données brutes sont détaillées en annexe 1.

Inclusion des bi dans les années 1980 à 2000

Le nombre d’articles scientifiques sur la communauté LGBT augmente à partir des années 80. On assiste à ce moment à la publication d’articles incluant les bi. Mais les bi ne sont pas réellement considérés comme autre chose qu’un sous-genre homosexuel. Les chercheur·euses ne considèrent pas qu’une biphobie spécifique s’abat sur eux. Par exemple, quand on cherche des articles sur la dépression des personnes bisexuelles entre 1980 et 1995, deux articles se dégagent et ont été très re-cités, celui de Proctor & Groze (1994) et celui de D’augelli & Hershberger (1993). Le mot « bisexuel » y est utilisé uniquement dans des suites de mots telles que : « gay, lesbian, and bisexual ». Les statistiques sont données de façon globale, sans distinction entre gays et lesbiennes.

Cette approche d’inclusion, mais sans autonomie, montre qu’on ne suspectait pas quelle était la réelle situation des bi. En effet, concernant la dépression en particulier, on sait aujourd’hui que les bi souffrent plus de dépression que les gays et les lesbiennes (Ross et al., 2018). Pour l’apprendre, il fallait séparer les bi des autres, ce qui était rarement fait dans les études des années 80 et 90. Inclure les bi, mais sans les distinguer des gays et des lesbiennes, traduit l’idée erronée que les bi vivent de l’homophobie, mais pas de biphobie.

Plusieurs années plus tard, sous la pression du militantisme bisexuel, on peut voir enfin apparaitre des études où les bisexuel·les sont étudié·es comme une population distincte des gays et des lesbiennes dans des études combinées où l’on détaille les statistiques des gays, des lesbiennes et des bi de façon séparée. Malgré cette avancée remarquable et indispensable, la recherche scientifique sur les bi est très en deçà de celle sur les gays et les lesbiennes. Si le sexisme explique que les lesbiennes soient moins étudiées que les gays, cela ne peut justifier que les hommes bi soient moins étudiés que les hommes gays, et que les femmes bi elles-mêmes soient moins étudiées que les lesbiennes (Fig. 1).

Cette sous-représentation des bi dans les études scientifiques est encore plus marquante pour les études ultra-spécialisées. Dans la Figure 2, on peut voir que de 2010 à 2019, il y avait plus de 1 600 articles scientifiques parlant des gays et ne mentionnant ni les lesbiennes ni les bi. Pour la même période, il y a environ 400 articles ultra-spécialisés sur les lesbiennes et moins de 30 articles ultra-spécialisés sur les bi.

Figure 2 : Etudes ultra-spécialisées sur la bisexualité de 1960-1969 à 2010-2019 en comparaison avec les études ultra-spécialisées sur les gays, les homosexuel·les et les lesbiennes. Les études ultra-spécialisées sont des études portant le mot clé dans son titre, mais excluant les autres minorités de son titre et du corps de texte. La méthodologie de recherche et les données brutes sont détaillées en annexe 1.

La compilation et communication des données scientifiques : un travail scientifique et militant

Les chercheur·euses et militant·es ayant contribué à la quantification et la communication des effets de la biphobie sont très nombreux. Les noms que l’on retient comme influents dans ce domaine sont souvent ceux des personnes qui compilent les données, les résument ou les vulgarisent. Il y a moins de récompense symbolique pour le travail autour d’une seule étude chiffrée sur la biphobie malheureusement. Ainsi, parmi le travail important de communication et de vulgarisation, on peut identifier le travail de Julia Shaw (2022). Elle est l’autrice dont l’ouvrage a été le plus vendu et traduit.

En France, l’enquête d’Act Up-Paris, Bi’Cause, MAG Jeunes LGBTQI+ et SOS homophobie a été publiée sous le nom de Rapport d’enquête biphobie panphobie 2022 (Dilcrah 2022). Sur les réseaux sociaux, moi (Resa 2021-2024) et Precarité Inclusive (2022-2023) avons vulgarisé des études scientifiques quantitatives sur la biphobie et bénéficié d’une certaine visibilité. En Belgique, l’étude réalisée par Irène Zeiliger (2023) pour l’association Garance fait référence.

Du côté académique et des études de revue, on notera le travail sur la vulnérabilité accrue des bisexuels concernant les violences conjugales (Bermea et al., 2018, Turell et al., 2018), le risque suicidaire (Pompili et al., 2014, Salway et al., 2019), la pauvreté (Ross et al., 2016), la santé (Feinstein & Dyar 2017, Caseres et al., 2017), le tabagisme (Shokoohi et al., 2021), l’addiction (Shultz et al., 2022), et la mort prématurée (McKetta et al., 2024) pour ne citer que quelques-unes des statistiques les plus importantes. Toutes ces études ont permis de montrer que les bi étaient plus vulnérables que les hétéros, les gays et les lesbiennes. Cependant, cela n’explique pas pourquoi ni comment la biphobie est construite. Un autre type d’étude statistique pourrait apporter des explications, celles sur les facteurs prédictifs et les effets modérateurs.

Un début de réponse scientifique : la théorie du stress minoritaire

Analyser les statistiques permet d’identifier ce qui différencie les personnes bisexuelles qui s’en sortent le mieux, de celles qui sont plus suicidaires, ou plus pauvres ou plus victimes de violences, par exemple. Cela ne permet pas de valider définitivement une théorie sur les causes de la biphobie, mais ces « facteurs prédictifs » peuvent apporter un éclairage supplémentaire. Actuellement, le consensus scientifique semble aller vers un facteur qui a montré de façon répétée sa pertinence pour prédire le sort des bi et des personnes LGBT en général. Ce facteur est nommé « stress minoritaire ».

Le stress minoritaire consiste en un stress quotidien ressenti par les personnes LGBT, du fait de leur statut minoritaire. Ce stress s’ajoute au stress normal. Il est nourri à la fois par les expériences de discrimination et par sa propre perception de son orientation sexuelle ou identité de genre. Ce stress minoritaire a été démontré comme un facteur prédictif contribuant aux maladies cardiovasculaires, au déclin cérébral, aux problèmes de santé mentale, ou à l’addiction à la cigarette chez les personnes LGBT (Li et al., 2024, Correro et al., 2020, Hoy-Ellis 2023). C’est le stress minoritaire qui augmente le risque d’être victime de violence conjugale entre autres pour les femmes bi (Bermea et al., 2018). Pourtant, la question demeure : pourquoi les bi ont-ils plus de stress minoritaire que les gays et les lesbiennes ? Là encore, on rentre dans le champ des spéculations. Pour beaucoup de scientifiques, les bi ont un stress minoritaire plus élevé parce qu’ils subissent une double discrimination provenant à la fois de la société et de la communauté LGBT (ibid).

Je ne suis pas d’accord avec toutes ces théories, ni celle d’Ochs présentant la biphobie comme un hasard et un biais culturel binaire, ni celle de Yoshino sur un besoin de maintien de la binarité et de la monogamie, ni celle d’Eisner et d’un privilège monosexuel, ni celle d’un double stress minoritaire qui serait plus grand parce que l’homophobie de la société et la biphobie du milieu LGBT s’ajoutent. Je ne pense pas que ces théories soient fausses. Mais je pense qu’elles ne sont pas la cause originelle de la biphobie. Je pense qu’il ne s’agit que de conséquences qui entretiennent la biphobie, mais ne l’ont pas créée. Pour comprendre l’architecture de la biphobie, il nous faut un nouveau cadre théorique, un cadre qui comprenne la complexité de la bisexualité et de ses dimensions.

Partie 2 – Pour un nouveau cadre théorique de l’origine de la biphobie

Pour comprendre la biphobie, il faut comprendre le sort des binationaux en temps de guerre. Comme les binationaux, les bi et pan occupent une position ambiguë qui suscite méfiance et rejet en cas d’affrontement. Le péché de dualité des bi n’est un péché que parce qu’il y a un conflit. Il n’y a aucun problème avec la dualité et la fluidité en temps de paix. Cette aversion pour la dualité des bi est la deuxième cause de la biphobie, mais pas la première. La condition initiale à la formation de la biphobie, c’est l’attaque de l’hétérosexualité sur l’homosexualité. Mais commençons d’abord par faire le point sur les dynamiques vécues par les ressortissants ayant la nationalité de l’attaquant et de l’attaqué lors d’un conflit armé.

Le cas des binationaux en temps de guerre

La binationalité valorisée en temps de paix pour ses apports diplomatiques et culturels devient problématique quand la guerre est déclarée. Ces populations sont au centre de grandes tensions, étant considérées comme traître potentiel des deux côtés. En 2015 en France par exemple, à la suite des attentats terroristes, des propositions ont émergé pour déchoir de leur nationalité française les binationaux condamnés pour terrorisme, suscitant des débats sur la loyauté et la stigmatisation des binationaux (Geisser 2016). L’oppression des binationaux s’articule autour de trois phénomènes : la suspicion de traitrise, l’assimilation forcée et l’exploitation.

La suspicion de traitrise se traduit par le fichage et le contrôle des binationaux et bi-ethniques. Après l’attaque de Pearl Harbor en 1941, environ 120 000 personnes d’origine japonaise vivant aux États-Unis, dont une majorité de citoyens américains, ont été internées dans des camps, suspectées de loyauté envers le Japon (Robinson 2012). Quand elles ne sont pas fichées ou mises dans des camps, ces populations sont harcelées et poussées à l’exil. C’est particulièrement le cas quand elles habitent dans le pays le moins puissant du conflit. Après la Seconde Guerre mondiale, les Allemands des Sudètes, qui possédaient souvent une double nationalité tchécoslovaque et allemande, ont été perçus comme des traîtres en Tchécoslovaquie. Cette communauté, présente en Bohême-Moravie depuis le XIIᵉ siècle a subi des persécutions d’une extrême brutalité à partir de 1945, ainsi que des déplacements forcés dans des conditions inhumaines. Trois millions d’entre eux ont été expulsés entre 1945 et 1947, et beaucoup ont subi des violences et des expropriations. Des dizaines de milliers de personnes, majoritairement des femmes, des enfants et des personnes âgées, sont mortes pendant cet épisode (Brouland 2017).

Enfin, ces populations sont vues comme privilégiées ou comme infiltrées du côté de la nation oppressée. Ainsi, dans les années 70 au Vietnam, les Hoa, une minorité ethnique à la fois chinoise et vietnamienne, a été victime de campagnes de diffamation et d’expropriation par le gouvernement vietnamien en raison du conflit avec la super-puissance chinoise. La tentative de la Chine de défendre les Hoa a mené à l’augmentation du climat de suspicion. Les persécutions subies par les Hoa ont été telles, qu’elles ont provoqué un exode massif. Les réfugiés Hoa, massés dans des embarcations de fortune ont fui dans des conditions de traversée effroyables. Dans les années 70, on les appelait les « boat people » (Benoit 2019). Ainsi pendant et après la guerre, les binationaux sont oppressés qu’ils vivent du côté de la super-puissance, ou dans le pays attaqué par une nation plus forte.

Outre la suspicion, les binationaux subissent également des stratégies d’assimilation forcée visant à effacer leur double identité culturelle. Par exemple en interdisant l’usage d’une de leurs langues maternelles ou en réduisant leur héritage culturel à une forme de divertissement folklorique. Ainsi au Canada, jusqu’à la fin du XXᵉ siècle, les enfants autochtones étaient souvent placés dans des pensionnats où l’usage de leur langue maternelle était interdit. L’assimilation forcée et les maltraitances vécues par ces enfants dans les pensionnats a fait l’objet d’une reconnaissance nationale (Bousquet 2012). Le groupe ethnique désignant les descendants à la fois autochtones et canadiens porte le nom de « Métis ». De nombreux enfants de l’ethnie Métis vivant selon la culture autochtone ont fini dans les pensionnats. Ils y étaient traités comme des marginaux tant par l’administration que par les autres enfants autochtones. Ils ont également été écartés des premières procédures d’indemnisation du gouvernement pour les survivant·es des pensionnats et de l’assimilation (Logan 2020). Comme le relatait Belzile (2021) dans un article pour Radio Canada, plusieurs cas emblématiques d’appropriation de la culture autochtone et Métis ont été découverts. Au Canada des chamans, des artistes et des universitaires, s’identifient de façon erronée de l’ethnie Métis et capitalisent sur la culture autochtone. Ces découvertes et la multiplication des personnes se revendiquant Métis ont entraîné un climat de suspicion encore plus élevé envers l’ethnie Métis, accusée d’être en majorité composée d’usurpateurs. Les Métis vivent ici une double oppression, dans l’appropriation de leur culture d’une part, et la suspicion accrue qui en découle.

L’oppression de l’homosexualité par l’hétérosexualité relève d’une guerre idéologique et non d’une guerre territoriale ou coloniale. La biphobie n’est pas comparable en magnitude à ce qu’ont vécu les binationaux dans les conflits armés et les colonisations. Mais il nous faut comprendre la complexité de ces situations, et en particulier le rôle que l’oppression joue sur les attaques visant les binationaux pour comprendre la biphobie.

Les binationales symboliques de Lesbos

Aujourd’hui la superpuissance hétérosexuelle opprime l’insulaire et isolée île lesbienne. À l’instar des binationaux en temps de guerre, les bisexuelles subissent oppression et méfiance, indépendamment de leur situation de couple. Du côté d’hétéroland, elles sont dissuadées de construire leur vie avec des femmes et grandissent sans représentation positive. Elles sont humiliées et discriminées si elles vivent une vie lesbienne ou sont suspectées de le faire. On retrouve également le fichage de la bisexualité dans des dossiers médicaux psychiatriques, où la bisexualité des patients est renseignée et associée à l’instabilité mentale encore aujourd’hui (Ross & Costa 2021). Les femmes bi sont exotisées et pressurisées pour fournir des plans à trois. Ces dernières sont mises en scène et sexualisées dans des versions transformées et adaptées pour l’érotisme hétéro dans l’industrie pornographique mainstream. Ainsi, quand Porn Hub, une des plus grosses plateformes de contenu pornographique a déclaré que le mot clé « lesbian » était le plus populaire, des chercheuses ont mis en évidence qu’un grand nombre de ces vidéos montraient en réalité des scènes bisexuelles et non strictement lesbiennes (Bowling & Fritz 2021). Ces mêmes chercheuses ont identifié que la pornographie présentant des scènes exclusivement lesbiennes était plus souvent à destination d’un public féminin que les scènes bisexuelles. Les scènes exclusivement lesbiennes présentaient moins d’agression à l’écran que les scènes bisexuelles et étaient plus centrées sur le plaisir et l’orgasme féminin. La pornographie représentant des scènes bisexuelles présentait moins d’orgasme féminin, plus de cumul de pratiques anales, de fellations et de pénétrations vaginales que les scènes hétéros et les scènes lesbiennes. Après l’étude de plus de 1000 films pornographiques, les chercheuses concluaient : « Nous avons trouvé une différence significative dans les comportements sexuels et l’agression entre les catégories de pornographie hétérosexuelle, bisexuelle et lesbienne. Les scènes bisexuelles ont un nombre plus élevé d’agressions et de types de pratiques (Ndlr : fellation, sexe anal et pénétration vaginal) à l’exception de la représentation de l’orgasme féminin, que les catégories hétérosexuelles et lesbiennes » (traduit de l’anglais de Bowling & Fritz 2021).

On observe donc bien toutes les pratiques classiquement observées chez les nations les plus puissantes dans l’oppression des binationaux en temps de guerre : contrôle, assimilation, exotisation et exploitation de la culture au profit de l’oppresseur.

Les recherches ont également révélé que plus une personne hétérosexuelle manifeste de l’homophobie, plus son attitude envers les personnes bisexuelles est négative, et plus elle adhère aux stéréotypes négatifs qui les visent. Cette aversion s’avère même plus marquée que celle exprimée envers les gays et les lesbiennes (Eliason 1997, Nagoshi et al., 2023). Cette découverte soutient l’origine homophobe de la biphobie et la distinction entre les deux oppressions.

Du côté lesbien, l’accueil n’est pas celui qu’on réserve d’habitude aux sœurs. On retrouve de la biphobie dans les communautés gays et lesbiennes (Friedman et al., 2014, Hertlein et al., 2016). Les accusations de traitrise, et de privilège à l’encontre des bi sont également observées (Armstrong 2014, Nelson 2024). Des cas emblématiques d’exclusion des lesbiennes s’avérant être bisexuelles ont été documentés, le plus connu étant celui de Lani Ka’ahumanu aux USA (Rose 2022). Ainsi, on retrouve également l’attitude de méfiance face aux binationaux identifiée dans les nations oppressées.

J’affirme par ailleurs que c’est bien l’oppression de l’hétérosexualité sur l’homosexualité qui provoque cette situation et non une simple aversion pour la dualité. Seuls les binationaux des deux pays en conflit sont impactés, pas les autres, tant dans les conflits armés, que dans les guerres idéologiques. Les binationaux américains et irlandais n’ont évidemment pas été mis dans des camps après l’attaque de Pearl Harbor par les Japonais par exemple, au contraire des américains d’origine japonaise. De même, les « binationaux » de la communauté LGBT qui n’ont pas de lien suspecté avec l’hétérosexualité sont traités différemment. Les femmes asexuelles et homoromantiques -c’est-à-dire qui sont attirées sexuellement par personne, et romantiquement par les femmes- sont considérées comme lesbiennes. Elles portent le nom de lesbienne Bambi dans le jargon LGBT (Maskell 2024) montrant qu’elles sont considérées comme 100% lesbiennes bien que n’ayant pas d’attirance sexuelle pour les femmes. Les femmes bi pourraient sans doute être considérées comme complètement lesbiennes aux yeux des lesbiennes si elles n’étaient pas également hétérosexuelles. Dans une société où l’hétérosexualité n’aurait pas opprimé massivement les lesbiennes, la biphobie ne serait pas née, ni dans la société, ni dans la communauté lesbienne.

En définitive, je suis convaincue que la biphobie découle premièrement de l’homophobie et seulement après de l’interaction de l’homosexualité et de l’hétérosexualité présents chez les bi, et répond à une architecture similaire à celle de la maltraitance des binationaux en temps de guerre (Fig. 3).

Figure 3 : Schéma de la formation de la biphobie : la société homophobe comme prérequis à la biphobie

Dans le discours politique sur la biphobie, l’idée d’une biphobie nourrie par le besoin de maintien de l’ordre patriarcal est très présente. C’est le cas dans les théories de Yoshino et Eisner. Je ne pense pas que cette hypothèse soit correcte. J’affirme qu’une société patriarcale mais non homophobe ne nourrit pas de biphobie. J’illustrerai mon propos avec la situation de Tahiti en Polynésie.

Cas d’étude de la situation tahitienne

Tahiti, malgré une image idéalisée, connaît des niveaux élevés de violences conjugales et de violences sexistes (Cerf 2007). Cette culture était déjà empreinte de règles structurellement sexistes avant l’arrivée des occidentaux. On y considérait la femme comme impure religieusement. L’île était régie par une hiérarchie patriarcale pénalisant les femmes des classes populaires. On y observait également l’esclavage des femmes dans les îles aux conditions de vie les plus hostiles et l’infanticide des bébés de sexe féminin (Langevin-Duval 1979).

Pourtant les Tahitiens acceptent comme naturelles les relations entre hommes, entre femmes, la masculinité des femmes et la féminité des hommes. C’est en échangeant avec une Tahitienne que j’appellerai Tatiana que j’ai découvert le sujet. J’appris lors de discussions informelles que trois membres de sa famille faisaient partie de minorités sexuelle et de genre sans que cela soit un problème. Selon ses termes, elle avait un « oncle efféminé raerae», la mère de son mari vivait avec une femme, et sa cousine avait eu tout au long de sa vie des partenaires hommes et des partenaires femmes. Quand je lui ai demandé si les gens se moquaient de son oncle efféminé dont elle me parlait régulièrement, elle m’a répondu que les français et les étrangers oui, mais que c’était parce qu’ils ne comprenaient pas les raerae. Elle rajouta qu’à Tahiti, c’était naturel, que ça avait toujours été comme ça. Elle m’expliqua avec beaucoup de difficultés ce qu’étaient les raerae, me décrivant ces personnes, leurs manières et leurs vêtements féminins, mimant une gestuelle gracieuse. Je demandais dans un premier temps si les raerae étaient des hommes homosexuels. Ce n’était pas le cas selon elle, son oncle étant marié à une femme. Je l’ai également questionnée sur les femmes masculines, les lesbiennes, ou les personnes trans-masculines. Elle a balayé le sujet de la main : « c’est pareil, c’est des raerae ». Cet échange a été la première introduction que j’ai eue sur le sujet. Il m’a fallu plus de recherches pour comprendre plus précisément qui étaient les raerae et comment l’homophobie se manifestait à Tahiti.

Tahiti est un exemple de culture sexiste et non homophobe. Elle est décrite comme un « paradis pour les clients LGBT ». L’article business de Masters (2023) s’adressant aux touristes et promoteurs queers précise qu’il n’y a pas de bar gay sur Tahiti parce que les bars y accueillent tous les publics pour faire la fête. L’homophobie et la transphobie présentes à Tahiti sont largement d’importation européenne, notamment via la christianisation, ainsi que via des institutions françaises telles que l’école ou la police comme en témoigne l’association LGBT cousin-cousines dans la presse (articles de presse de Martinez 2023 et MG 2023). Pour mieux comprendre la situation, je me suis entretenue avec une militante du bureau de l’association. Elle m’a expliqué que les adolescents LGBT mis à la porte l’étaient pour des raisons religieuses, dans des familles chrétiennes et que plus les gens étaient religieux, plus il y avait de la maltraitance. L’occidentalisation de Tahiti a augmenté les difficultés que rencontrent les minorités sexuelles dans leurs familles et les violences, mais Campet (2009) observe une tolérance marquée dans les cercles tahitiens qu’elle a rencontrés pour étudier les minorités sexuelles et de genre tahitiennes.

Il y a par ailleurs une distinction entre l’homosexualité conceptualisée par les européens, et la structure sociale des îles avant l’arrivée des colons. Les termes raerae et mahu y désignent différents types de personnes appartenant aux minorités sexuelles et de genre, le terme raerae étant apparu plus tardivement. Cela a posé problème lors des débats pour le mariage pour tous en France. Un député Polynésien s’étant opposé à la loi, avait déclaré à l’époque « En Polynésie française, nous n’avons pas la même espèce d’homosexuels qu’en métropole, nous avons nos raerae, nous avons nos mahu, mais ce ne sont pas les mêmes homosexuels. »

La situation n’est donc pas parfaite pour les LGBT, mais culturellement, on peut noter que la domination de l’homme sur la femme ne s’est pas traduite par une homophobie et une transphobie culturellement tahitienne. Qu’en est-il de la biphobie dans ce contexte ? Selon les théories de Yoshino et Eisner, la biphobie aurait pu y naître pour renforcer les normes patriarcales. Pourtant, ce n’est pas le cas.

Une société patriarcale et non homophobe peut-elle être biphobe ?

Tahiti a des normes culturelles plus sexistes qu’en occident mais moins homophobes. Si ma théorie est vraie, alors la biphobie sera plus observée dans les milieux les plus occidentalisés, donc plus homophobes de Tahiti. Si la théorie de Yoshino et Eisner est vraie, alors la biphobie sera plus observée dans les milieux les moins occidentalisés, donc plus patriarcaux de Tahiti.

Il est difficile d’évaluer la biphobie ou la place de la bisexualité dans cette société puisque la bisexualité est un concept occidental. Ainsi donc, parler de biphobie en contexte tahitien est compliqué. Mais on peut observer la place de la fluidité et de la dualité sexuelle dans cette société.

Les mahu qui sont assignés homme à la naissance, occupent les tâches féminines et ont des rapports sexuels avec les hommes. Ils peuvent cesser d’être mahu, se marier avec une femme et avoir des enfants (Campet 2002). La fluidité dans le temps est donc tolérée pour la catégorie sociale des mahu. Cette autorisation de « changer de bord » est également présente pour les femmes. L’anthropologue tahicienne Montillier-Tetuanui décrit ce qu’elle appelle les raerae femmes en ces termes : « Une raerae femme se comporte et se considère presque comme un homme, s’habille comme un homme, utilise néanmoins les toilettes des femmes. Elle peut, éventuellement, adopter des enfants de la famille. A la maison, elle participe indifféremment aux activités des femmes ou des hommes, telles que la cuisine, le travail du bois, les techniques de pêche… Elle choisit sa profession en fonction de ses aptitudes, dans les métiers seyants aux femmes ou aux hommes. Une jeune fille peut tenter de fréquenter un homme puis s’établir raerae avec une femme. L’une des deux femmes reste plus féminine » (Natea Montillier Tetuanui 2013).

Ainsi, les femmes raerae peuvent aussi passer d’une relation avec un homme à une vie maritale avec une femme. On note également que les raerae femmes peuvent faire des activités féminines sans que cela leur retire leur statut de raerae, et ont accès aux activités masculines. Pour les occidentaux, le statut de raerae est souvent confondu avec une orientation sexuelle, mais ce statut est davantage un statut de genre que d’orientation. Campet (2002) explique que les raerae assignées homme à la naissance s’engagent dans des préférences homosexuelles mais ne sont pas nécessairement des mahu. Là encore la dualité et la fluidité sont acceptées au sein même de la catégorie raerae.

Pourtant, cette fluidité de catégorie est souvent effacée des travaux d’anthropologie occidentaux. Plusieurs productions académiques présentent les raerae comme des hommes exclusivement, ayant des rapports sexuels avec les hommes et pas avec les femmes. Stip (2015) présente les raerae comme une catégorie assignée homme à la naissance et ne mentionne que les amants des raerae. Lacombe (2008) nie même que les raerae puissent coucher avec d’autres personnes que des hommes en déclarant : « Si les raerae ne se considèrent pas comme des homosexuels, la majorité d’entre eux, pour ne pas affirmer la totalité, entretient des relations sexuelles avec des hommes, qui connaissent leur état singulier — ou qui l’ignorent. » Il est par ailleurs très difficile de trouver des anthropologues parlant des raerae assignés femmes à la naissance. En dehors de mon entretien avec Tatiana et les écrits de Natea Montillier Tetuanui, je n’ai trouvé aucune source sur les rearea désignant des personnes assignées femme à la naissance.

En présentant les raerae comme des hommes homosexuels les anthropologues occidentaux projettent leur propre vision binaire et invisibilisent une grande partie de la population raerae. Tout montre que non seulement les raerae ne sont pas vues comme des « homosexuels » -probablement parce que les raerae assignées homme à la naissance ne sont pas vues comme des hommes- mais que leur sexualité n’est pas exclusivement tournée vers les hommes. Si binarisme il y a, c’est dans l’œil de l’ethnologue occidental. Ainsi donc, la culture tahitienne dans ce qui lui reste de traditionnel et de non occidental accepte la fluidité relationnelle et de genre tant pour les personnes assignées hommes que celles assignées femmes à la naissance.

Je note dans mes interactions personnelles que Tatiana, la tahitienne avec qui je m’étais entretenue, a mentionné la bisexualité d’une de ses cousines sans la dénigrer. Elle a eu par ailleurs une attitude très positive concernant ma propre bisexualité quand je lui ai fait mon coming out. Je n’avais personnellement fait l’expérience d’un coming out bi aussi facile qu’avec d’autres personnes bi. Quand j’ai mentionné mon divorce avec mon ex-mari, et ma rupture avec mon ex-petite amie elle ne m’a posé aucune question intrusive, n’a montré aucune surprise, et a simplement continué la conversation s’inquiétant des difficultés émotionnelles que je rencontrais dans ma rupture lesbienne, la rupture la plus récente. Je dois préciser la singularité de cette expérience. Je n’avais jamais fait l’expérience une seule fois dans ma vie, de mentionner ma bisexualité et que ce soit un non-sujet. Dans la société occidentale, ma bisexualité provoque soit de l’hostilité, des questions indiscrètes, de la gêne et dans le meilleur des cas une réaction signifiant le soutien. Mais pour Tatiana ma bisexualité existait et n’existait pas en même temps. Elle avait enregistré l’information, mais cela ne requerrait aucune réaction particulière. Elle espérait simplement que je me remette rapidement de ma peine de cœur et que je retrouve de l’amour dans ma vie rapidement. Son attitude vis-à-vis de moi ne changea pas. Elle m’aimait bien avant de savoir que j’avais été mariée quinze ans avec un homme et que je sortais d’une relation d’un an et demi avec une femme. Elle continua de se montrer chaleureuse et amicale par la suite.

Tatiana avait le profil suivant : elle était une femme sans éducation supérieure, qui était propriétaire de sa maison à Tahiti qu’elle avait héritée et occupait des emplois dans le domaine du tourisme. Elle portait des tatouages traditionnels et une fleur dans ses cheveux tous les jours, parlait le tahitien couramment, avait pratiqué la danse traditionnelle à haut niveau, et avait autorisé son fils mineur à se tatouer une tortue et une fleur tahitienne avant ses quinze ans, ce qui me semblait très éloigné de nos pratiques occidentales. Elle utilisait Tiktok, avait cessé d’aller à l’église pendant plusieurs années et parlait couramment français. Elle était venue en France métropolitaine temporairement avec sa famille pour y travailler et tenter de mettre de l’argent de côté. Elle avait rencontré des violences conjugales graves dans son ancien couple. Tatiana comprenait les normes occidentales et présentait ce profil culturellement tahitien avec une part occidentalisée. Son attitude envers ma bisexualité semblait cohérente avec la culture tahitienne.

Ainsi, il existe un faisceau de preuve montrant une faible biphobie et une bonne acceptation de la fluidité dans les milieux fortement tahitiens et faiblement chrétiens à Tahiti. Qu’en est-il dans les milieux les plus touchés par l’homophobie occidentale ?

La biphobie dans les milieux impactés par l’homophobie

Pour comprendre la situation, je me suis entretenue avec une militante sud-américaine s’étant établie en Polynésie que nous appellerons Ofelia. Elle avait grandi dans un pays marqué par le terrorisme et les coups d’État, décrivait un milieu LGBT clandestin et des descentes policières dans les bars où les queers se rendaient. Quand les militants de gauche ont commencé à disparaître, elle et ses amies ont fui et elle s’est installée en Polynésie. Ofelia s’identifie comme pansexuelle, a été mariée avec un homme, a eu des enfants et a milité pour les droits LGBT à Tahiti. Comme les militants de l’association Cousin-Cousine, elle me décrivit une extrême violence envers les adolescents gays, bi et lesbiennes dans les familles les plus chrétiennes et souligna explicitement l’homophobie des églises chrétiennes à Tahiti comme étant à la source de tous les problèmes.

Elle me décrivit la situation militante suivante : À Tahiti, il n’y a qu’une seule association avec une page Facebook comptant de nombreux abonnés, mais moins de membres cotisants. Parmi eux, peu sont réellement actifs, participent aux réunions ou aux activités, ce qui rend difficile de parler au nom de tous. Il existe aussi des groupes informels sur Facebook : des groupes de rencontres, majoritairement pour les hommes, et deux groupes pour les femmes : un groupe public destiné aux femmes aimant les femmes, résidentes ou de passage, et un autre groupe privé d’amies, principalement lesbiennes, qui organisent des activités.

La communauté LGBT inclut des résidents d’origine européenne, des « demis » (métis) et quelques Polynésiens, souvent issus de milieux occidentalisés. Ceux qui sont plus attachés aux traditions tahitiennes s’impliquent peu dans l’association LGBT, préférant les associations culturelles. De nombreux artistes locaux sont homosexuels ou bisexuels.

Concernant les bi, ils font en principe partie intégrante de la communauté LGBT et de l’associatif. Cependant, une certaine méfiance persiste. Beaucoup pensent qu’un·e bi, en couple hétéro ou homo, cherchera à explorer l’autre sexe pour atteindre une prétendue « complétude ». Ofelia elle-même, qui se considère comme pansexuelle, n’adhère pas à cette vision biphobe. Elle rajoute que dans l’associatif, les personnes ayant eu un passé hétéro mais aujourd’hui en couple homosexuel sont bien accueillies, mais celles en couple hétéro avec un passé homo sont souvent moins bien acceptées.

Elle m’apporta quelques éclairages sur ce que les Tahitiens pensent de la bisexualité. Pour elle, la bisexualité n’est pas vraiment perçue comme un concept à Tahiti. On observe plutôt des comportements : des hommes ayant des relations occasionnelles avec des efféminés, des femmes essayant une expérience avec une autre femme, ou des personnes aimant les deux sexes sans le dire. En général, la bisexualité est moins bien comprise que la transidentité, qui est mieux assimilée grâce à ses liens avec les codes traditionnels.

Ainsi, son récit allait dans le sens d’une biphobie présente dans le milieu LGBT, milieu lui-même fortement occidentalisé et plus touché par l’homophobie, et par un rejet de la bisexualité dans les milieux chrétiens, autant que de l’homosexualité.

Si le maintien du patriarcat était la condition sine qua non de la biphobie, la culture tahitienne ne tolérerait pas la fluidité relationnelle comme elle le fait. Il ne s’agit pas plus d’un besoin de catégorisation, Tahiti ayant parfaitement réussi à catégoriser la fluidité en tant que raerae, sans que cela perturbe la société, et accepte qu’on entre et qu’on sorte de la catégorie plus binaire de mahu. Au contraire, le milieu LGBT, regroupant les survivant·es des violences et de l’homophobie chrétienne et fortement occidentalisé se montre très classiquement biphobe, exactement comme le suggéraient mes prédictions.

L’homophobie comme condition précurseur de la biphobie permet de mieux prédire l’apparition de la biphobie, mais explique aussi bien mieux les spécificités de notre communauté. C’est le cas par exemple quand on se demande pourquoi les hommes bi sont traités comme des gays, et les femmes bi comme des hétéros…

L’origine homophobe de la biphobie : le cas de l’invisibilisation

La biphobie visant les femmes et celle visant les hommes ont des similitudes, mais elles ne sont pas exactement semblables. Dans la vision de Eisner, c’est le patriarcat et le sexisme qui forment la biphobie, et c’est ce système qui influence la différence entre le traitement des hommes et des femmes bi. C’est un argumentaire qu’elle défend en présentant l’adoration du phallus comme raison de l’invisibilisation différente que vivent les hommes et les femmes bi. Elle déclare : « (…) Les femmes bisexuelles seraient en réalité hétérosexuelles, tandis que les hommes bisexuels seraient en réalité homosexuels. L’idée présentée ici est celle du phallus immaculé, suggérant que l’adoration phallique est la seule vérité commune à toutes les personnes bisexuelles. Cette vision projette le phallocentrisme de la société sur l’idée même de bisexualité. Cela nous permet de réfléchir de manière critique à ce phallocentrisme et de le renvoyer à la société, révélant ainsi le système sous-jacent de sexisme et de misogynie » (traduit de l’anglais, de Eisner 2013).

Eisner a été très inspirée dans sa réflexion par Phallocentrisme et invisibilité bisexuelle un texte de Michael Rosario qu’elle cite dans son livre : « Il est très facile d’obtenir la carte de membre gay si vous êtes un garçon. Vous touchez une bite, et c’est tout. Vous êtes gay. Pour toujours. … Pour être honnête, je n’ai même pas eu besoin de toucher une bite pour l’obtenir. Avant d’en toucher une, tout ce que j’avais à faire était de dire, hé, ça ne me dérangerait pas d’en toucher une. … À partir de ce moment-là, personne n’a jamais contesté que je pouvais être gay [bien que ce soit] certainement contesté que je sois bisexuel. … Je ne pourrais jamais être hétérosexuel. Non pas que je le veuille, mais même si je le voulais, je ne le pourrais pas. J’ai couché avec des hommes et cela me disqualifie. … Si je demande la carte de membre hétérosexuel, on me renvoie la demande avec le tampon : REFUSÉ. RAISON : SUCEUR DE BITE. … Et je dois constamment … demander la carte de membre bisexuel par courrier spécial, seulement pour que ma demande me soit renvoyée … » (traduit de l’anglais, de Eisner 2013).

Ainsi, Eisner voit un mécanisme sexiste, plus précisément le phallocentrisme, dans l’invisibilisation des hommes bi. Le caractère contaminant de l’homosexualité masculine n’est vu, pour elle, que comme une manifestation de l’adoration du pénis. Pourtant, ce n’est pas l’adoration du pénis qui contamine. Ce n’est pas parce que c’est valorisé de sucer des bites que les hommes gays et les hommes bi sont étiquetés comme gays. C’est même très mal vu d’être un suceur de bites, et ce préjudice porte un nom : ça s’appelle l’homophobie. Mal comprendre l’architecture de la biphobie conduit à des discours qui ont l’apparence de la logique, tout en ignorant la réalité. Ici par exemple, en ignorant l’homophobie évidente que vivent les hommes bi et gays dans cette question de la « contamination ». Avant d’élaborer davantage sur les raisons pour lesquelles les femmes bi sont vues comme hétéros, et les hommes bi comme gays, je voulais souligner cette lacune.

Ce que je reproche aux théories de Yoshino et Eisner, c’est de considérer le sexisme comme le parent de la biphobie, alors qu’il s’agit au mieux de son grand-parent. Le parent de la biphobie est la stigmatisation de l’homosexualité. Je ne crois pas que les hommes bi soient vus comme gays, et les femmes bi soient vues comme hétéros parce que la société ne valorise que les relations sexuelles avec les hommes, et adore le pénis en érection. La différence majeure entre l’attitude face aux hommes et aux femmes bi se situe dans l’origine homophobe de la biphobie.

L’homosexualité masculine est vue comme contaminante, mais pas le lesbianisme, parce que la lesbophobie répond à des logiques différentes de celles de l’oppression visant les gays. C’est pourquoi, sur cette question, je vais prendre le chemin inverse de celui d’Eisner et me focaliser non pas sur le sexisme seul, mais sur la stigmatisation des gays, puis des lesbiennes. L’homophobie peut-elle mieux expliquer cette différence entre les hommes et les femmes bi ?

L’homophobie

Pour mieux comprendre comment l’homosexualité masculine est traitée, regardons l’exemple de la Grèce et de la Rome antiques. On a tendance à présenter ces sociétés comme des systèmes politiques bisexuels, où être bi était la norme. Or, les hommes libres et les citoyens n’avaient pas le droit d’être bi au sens moderne du terme. Les hommes de haut rang social n’étaient que des patriarches qui avaient le droit de pénétrer les femmes, ainsi que les esclaves et les hommes prostitués pour Rome, et les adolescents pour la Grèce (Lear 2013, Verstraete 1980). Les relations sexuelles entre deux hommes adultes de même statut social étaient très mal vues et fortement stigmatisées (Worthen 2016). La sexualité et la pénétration étaient des outils de domination.

Je ne dis pas que toute action de pénétration est un acte de domination. Elle est un acte de domination, cependant, quand elle est utilisée pour affirmer une position de pouvoir ou humilier l’autre. Elle l’est quand il n’y a pas de consentement. Elle l’est quand elle implique que la personne pénétrée produise un service sexuel gratuit pour l’autre. Elle l’est quand elle est obligatoire et prioritaire. Elle l’est quand elle consiste à masturber son sexe dans le corps d’un·e autre. Pardon my French.

La pénétration n’est pas un acte de domination quand toutes les conditions de l’égalité sont remplies, à savoir quand la personne pénétrée est égale à la personne pénétrante en droit, en valeur et en considération ; quand elle montre un consentement actif et enthousiaste ; quand la personne pénétrée et la personne pénétrante se fournissent mutuellement un échange de services sexuels réciproques et égalitaires ; quand la pénétration est secondaire et optionnelle ; quand elle est utilisée pour le plaisir de la personne pénétrée principalement. Je note que si c’était le plaisir de la personne pénétrée qui primait, les hommes hétéros utiliseraient plus de sex-toys… Les sex-toys sont connus pour fournir beaucoup de plaisir avec moins d’efforts. Ils ne fournissent en revanche ni statut, ni stimulation des zones érogènes pour la personne pénétrante, ce qui explique sans doute qu’ils soient si peu utilisés dans les rapports hétéros. Bref, la pénétration n’est pas un acte de domination quand elle implique des personnes de même statut social, quand elle est consentie, optionnelle et au service de la personne pénétrée et de son plaisir.

En définitive, la levrette claquée est complètement égalitaire dans les couples dits « traditionnels » que nous a vendu la société, quand toutes les conditions suivantes sont remplies en même temps, les premiers points étant les plus importants : quand monsieur a fait un contrat de mariage qui garantit des conditions de vie dignes à Madame après le divorce ;  quand Madame ne flingue pas sa carrière et ne réduit pas ses études au profit de Monsieur ; quand Monsieur ne divorcera pas pour une femme plus jeune ; quand il utilise un tableur Excel pour suivre sa contribution au ménage ; quand il augmente la santé mentale de sa compagne en fournissant un soutien stable et digne de confiance ; quand il est capable d’être sexy et de faire jouir Madame tout aussi régulièrement qu’elle le fait pour lui ; quand il prend la défense de Madame face à la minimisation de ses compétences, son intelligence et sa contribution ; quand il prend la parole face aux blagues sur le viol et la dégradation de la sexualité des femmes ; quand elle a manifesté un enthousiasme débordant et continue concernant la levrette claquée ; quand elle a d’autre options que la levrette claquée ; quand la levrette claquée est ouverte aux deux genres.

Bien souvent, les hommes déconstruits se concentrent sur le plaisir prostatique et l’orgasme féminin, tout en continuant de ruiner la santé mentale et financière des femmes qu’ils prennent en levrette. Ce n’est pas ce que j’appelle une levrette égalitaire.

Je fais cet aparté pour les personnes qui seraient perturbées que j’associe la pénétration à la domination. Si cette association est faite dans la société, il est complètement possible de faire autrement individuellement. Je ne parle pas des relations individuelles ici cependant. Je note que dans la société actuelle et dans d’autres sociétés antiques, la pénétration est utilisée comme outil de domination.

Ainsi, la Grèce et la Rome antiques n’étaient pas des systèmes politiques bisexuels, ni même homosexuels, mais bien une variante du patriarcat hétérosexuel moderne. On y dominait sexuellement « l’autre genre », à savoir ceux qui n’étaient pas des hommes adultes de haut statut social. Les dominants n’avaient absolument pas le droit d’être passifs et pénétrés dans leur sexualité.

Raewyn Connell, la sociologue australienne qui a initié la recherche universitaire sur les masculinités, définit la masculinité hégémonique dominante, et les masculinités subordonnées, complices et marginales qui lui sont soumises. Les hommes dominés par d’autres enjeux que la sexualité ou le genre sont ce qu’elle appelle les masculinités marginales. Les hommes non blancs, pauvres ou handicapés sont dominés par l’homme dominant selon sa conceptualisation. Pour Connell, l’homme dominant domine les autres hommes, et en particulier l’homosexualité est aujourd’hui classée dans les masculinités subordonnées et soumises.

Elle décrit l’homophobie comme une co-construction de l’hétérosexualité et déclare : « la masculinité hétérosexuelle n’est pas antérieure à l’homophobie, mais a été produite historiquement avec elle » (traduit de l’anglais de Connell 1992). Ainsi, d’après Connell, la masculinité hétérosexuelle contemporaine s’est construite autant sur la domination des femmes, que sur l’exclusion des gays et des hommes bi du rang de « dominant ». L’homosexualité donc est stigmatisée parce qu’elle retire l’homme de sa position supérieure, et le place dans une masculinité subordonnée. La pénétration étant symboliquement très chargée dans ce système, les hommes gays considérés comme passifs sont encore plus rabaissés. L’homme gay viril et actif est moins stigmatisé que la folle, la pédale et le passif (Taywaditep, 2002, Wang 2025). Il est important cependant de ne pas penser que seuls les gays pénétrés sont discriminés. L’homosexualité masculine dans son ensemble est bien subordonnée à la masculinité hégémonique.

En conséquence, l’homophobie visant les hommes est contaminante. Mais ce n’est pas le contact avec un pénis qui est contaminant, c’est le contact avec la soumission. La masculinité que représente l’homosexualité est subordonnée à l’homme hétérosexuel et dominant et c’est cela qui contamine.

Ainsi, la proximité avec l’homosexualité pour les hommes et avec l’hétérosexualité pour les femmes est ce qui caractérise le rang de dominé. Il suffit d’un seul contact avec soumission pour être identifié comme sous l’autorité des hommes dominants. Cette « soumission contaminante » a grandement influencé la différence entre homophobie contre les gays et lesbophobie. En effet, les lesbiennes se soustraient à la domination des hommes. En ce sens, dans le patriarcat, les lesbiennes doivent être ramenées de force parce qu’elles ont fui l’hétérosexualité. Les gays en revanche doivent être ostracisés parce qu’ils ont trahi leur rang. Le lesbianisme est à mater, le fait d’être gay vaut l’exclusion. D’un point de vue des forces exercées, l’homophobie qui vise les hommes gays est centrifuge (du centre vers la périphérie) tandis que celle qui vise les lesbiennes est centripète (de la périphérie vers le centre) (Fig. 4).

Figure 4 : Schéma des différentes forces de l’homophobie selon qu’elles sont dirigées vers l’homosexualité masculine ou féminine.

La différence entre les bi du spectre lesbien et les bi du spectre gay

Les formes de biphobie vécues par les femmes et les hommes ne sont pas exactement les mêmes parce qu’on ne traite pas les gays et les lesbiennes de la même manière. La part perçue comme déviante chez les hommes bi et les femmes bi -l’homosexualité- ne subit pas les mêmes forces d’oppression. Cela a une influence sur la façon dont la biphobie a évolué dans les grandes lignes. Elle mute, s’adapte, répond à son environnement et aux différentes forces normatives. Les femmes bi sont vues comme hétéro et les hommes bi comme gays, parce qu’ils sont perçus dans leur soumission à la masculinité hégémonique.

On pourrait m’opposer qu’en fin de compte, c’est bien et toujours le sexisme qui est à l’œuvre. Mon but n’est pas de nier le rôle du sexisme dans la biphobie, seulement d’en souligner le rôle secondaire. Quand on prétend que la discrimination des bi découle uniquement du patriarcat, on oublie constamment le rôle de l’homophobie. Cet oubli, pour moi, s’illustre particulièrement dans le discours sur le phallocentrisme d’Eisner. Quand un homme bi dit en substance « je ne suis pas considéré comme bi parce que je suis un suceur de bite », Eisner n’y voit même pas la manifestation de l’homophobie la plus évidente et préfère élaborer sur un « phallus immaculé ».

Mon but donc n’est absolument pas de nier le travail théorique de mes prédécesseurs, mais de replacer l’homophobie dans le tableau, de remettre les influences marginales là où elles doivent être – à la marge, et d’écrire une équation claire de la biphobie, ne reposant pas sur des forces indirectes.

Selon Yoshino et Eisner, l’homophobie serait une oppression dérivée du patriarcat donc, ce qui impliquerait que la biphobie se situerait sur le même plan que le rejet des homosexuels. Dans cette vision, le sexisme est une oppression primaire, l’homophobie et la biphobie sont toutes deux des oppressions secondaires. Peut-être que pour certains, cette approche présente la discrimination des bi comme un phénomène sérieux, parce qu’au même rang « évolutionnel » que la discrimination des gays et des lesbiennes. Je ne pense pas toutefois que ces oppressions soient de rang identique. Pourtant, quand j’affirme que l’oppression des bi découle de l’homophobie, je ne prétends pas qu’elle est moins grave ou que les personnes bi sont subordonnées aux homosexuel·les. J’affirme juste que l’architecture de la biphobie est plus complexe. Par ailleurs, je ne prétends pas que la biphobie et l’homophobie sont les mêmes oppressions. Je ne suis pas la même personne que mes parents. La biphobie n’est pas non plus la même oppression que l’homophobie. Je ne classe pas non plus les oppressions par degré de complexité. Je m’intéresse seulement à théoriser la biphobie, espérant qu’on puisse combattre les violences visant les bi plus efficacement si on les comprend mieux.

Quelle conséquence cela a-t-il de ne pas reconnaître l’origine homophobe de la biphobie ?

Mal comprendre l’architecture de l’oppression des bi mène à des discours et des actions inefficaces. Plus le discours se déconnecte de la réalité pour soutenir une théorie qui est fausse, moins il a des applications concrètes pour la population bi.

Imaginons par exemple une association bi qui tente de monter une campagne de communication pour sensibiliser aux enjeux des hommes bi. Elle explore deux propositions. La première campagne se base sur la théorie d’Eisner, selon laquelle les hommes bi sont victimes du phallocentrisme et de l’adoration du pénis en érection. La deuxième campagne est centrée sur l’origine homophobe de la biphobie, et la distinction des deux. L’association a le choix donc entre l’option 1 :

  • Combat contre le phallocentrisme : « stop à l’adoration des bites »

Et l’option 2 :

  • Combat contre l’homophobie : « les mecs qui sucent d’autre mecs c’est ok »
  • Combat contre la biphobie : « certains mecs sucent d’autres mecs et sont aussi attirés par les meufs, ça s’appelle la bisexualité et c’est ok »

L’option 2 est sans doute moins excitante d’un point de vue théorique, mais plus ancrée dans le réel. Elle est aussi plus compliquée puisqu’elle possède deux axes, mais elle prend mieux en compte la complexité de la biphobie. Je pense qu’il est important que nous reconnaissions quand nous faisons erreur, et que nous soyons capables d’évoluer afin de mieux servir la communauté bi et pan.

Je parlerai désormais principalement de la biphobie visant les femmes et les personnes perçues comme telles. Je me concentrerai sur le spectre lesbien de la bisexualité. En conséquence, j’invite les hommes bi et pan à s’approprier les concepts qui les concernent et à développer une pensée bisexuelle masculine autonome concernant la bisexualité du spectre gay. J’ai conscience que la communauté bisexuelle est aujourd’hui organisée et théorisée principalement par les femmes, et que les hommes bi sont minoritaires pour le moment. J’ai conscience également qu’il y a des personnes bi et pan qui évoluent fluidement entre la communauté gay et lesbienne, qui transitionnent, et/ou sont non binaires et ont un rapport au monde plus complexe. J’invite également ces personnes à développer une pensée bisexuelle reflétant la grande diversité des expériences et des trajectoires bi et pan.

La biphobie, donc, est née de l’homophobie. Mais ces deux oppressions sont distinctes. Quelle différence y a-t-il entre ces deux types de discrimination et comment affectent-elles les femmes bisexuelles ?

Partie 3 – La biphobie et la lesbophobie, deux oppressions distinctes

Dans mon militantisme, j’ai souvent entendu l’argument selon lequel les femmes bisexuelles vivent de l’homophobie éventuellement, quand elles sont en couple avec une femme, mais que la biphobie n’existe pas. Cette croyance est tellement ancrée que l’une des revendications de l’association française Bi’cause, scandée lors de la marche de Visibilité Bi en 2022 était « La bisexualité existe, la biphobie aussi ». La voix de Vi-vi, membre de la plus vieille association bi et pan de France, répétant cette phrase en boucle dans le mégaphone, résonne encore dans mes oreilles. La croyance que la biphobie n’existe pas est encore aujourd’hui un vrai problème. Je ne peux pourtant pas parler de la biphobie sans avoir préalablement parlé de la lesbophobie que vivent les femmes bisexuelles. Car bien souvent, les personnes qui disent que la biphobie n’existe pas, nient aussi l’homophobie que vivent les femmes bi.

Négation de l’homophobie vécue par les femmes bi en couple hétéro

Il existe un discours majoritaire qui conteste l’oppression lesbophobe que vivent les femmes bi quand elles sont célibataires ou en couple hétéro.  Ce discours est présent également chez les personnes bi, qui sont nombreuses à le défendre. Cette affirmation n’est pas forcément malveillante et peut s’exprimer de façon insidieuse. Par exemple, une ancienne partenaire lesbienne m’a rapporté qu’elle culpabilisait régulièrement de m’exposer à de la lesbophobie par l’amour qu’elle me portait. Cette déclaration m’avait particulièrement interloquée. Elle n’était pas ma première partenaire, d’une part. Mais plus encore, j’étais perplexe quant à cette relation de subordination qui transparaissait. Dans sa vision des choses, c’était son amour qui me faisait rentrer dans le territoire de la lesbophobie. A l’inverse, j’imagine qu’elle ne considérait pas que c’était mon amour qui l’exposait à l’oppression lesbophobe. C’était pourtant moi qui avais fait le premier pas avec elle. Elle se sentait responsable cependant que je sois exposée à la lesbophobie, parce qu’elle m’aimait. Cet aveu trahissait une croyance selon laquelle les bi ne sont pas exposées à la lesbophobie hors de leurs couples lesbiens. La première façon de nier l’homophobie vécue par les femmes bi consiste à la réduire à une oppression vécue seulement et uniquement le temps du couple et pas en dehors.

Or une femme bisexuelle a d’abord été une petite fille à qui on a lu des histoires de princes charmants, mais pas de princesses charmantes. Comme les lesbiennes, les petites filles bisexuelles grandissent dans une société qui invisibilise leurs futurs sentiments pour les femmes. Leur désir est activement raillé, puni et dégradé quand elles deviennent adolescentes puis adultes. Aimer les femmes n’a pas que des conséquences quand on aime une femme et qu’elle nous aime en retour. Se construire dans un environnement qui déteste l’amour que les femmes se portent entre elles est violent pour celles qui sont concernées. J’aimerais donc rappeler que les bisexuelles vivent les effets de la lesbophobie bien avant de savoir qu’elles aiment les femmes et bien avant de construire une relation avec ces dernières. Même si elle restait célibataire toute sa vie, une lesbienne vivrait de la lesbophobie et en souffrirait. Elle vivrait dans un monde qui efface sa communauté et l’humilie. Cela aurait sans aucun doute un impact sur son image personnelle et son bien-être. Même si elle reste célibataire ou en couple hétérosexuel toute sa vie, une femme bi ou pan vit de la lesbophobie et en souffre. Cette contestation de l’homophobie vécue par les bisexuelles continue d’ailleurs même quand elles sont en couple avec des femmes.

Minimisation de l’homophobie vécue par les femmes bi dans le couple

On adresse un double discours étonnant aux femmes bi. D’un côté elles ne seraient pas exposées à la lesbophobie si elles sont célibataires ou en couple hétéro. De l’autre, elles ne vivraient pas réellement de lesbophobie dans leur couple lesbien non plus. Cette dernière affirmation, je l’ai malheureusement entendu trop de fois, souvent sous des formes détournées. En effet, l’argument prétendant que la biphobie n’existe pas vient très souvent avec une idée tenace et irrationnelle que les bisexuelles sont aussi magiquement protégées de la lesbophobie.

Je prendrai le temps de détailler plusieurs exemples de façon détournée d’invalider la lesbophobie vécue par les femmes bi dans leurs couples lesbiens. La première façon est d’exclure les bi des outils de réappropriation du stigma contre l’oppression lesbophobe.

Sur internet par exemple, j’ai été plusieurs fois sommée de ne pas utiliser le mot « gouine » parce que je ne vivrais pas cette oppression en tant que bi. J’utilisais le mot gouine dans un contexte neutre, évoquant les différences entre culture gouine (plus underground) et culture lesbienne (plus institutionnelle). Mes relations lesbiennes étaient par ailleurs connues dans le cadre de ces discussions. Les internautes hostiles imaginaient peut-être que ce mot n’avait le droit d’être prononcé que de pures bouches lesbiennes et que ma bisexualité me protégeait du stigma qui pèse sur mes amours lesbiens. Ma bisexualité ne m’a pas empêchée d’être en hypervigilance dans l’espace public avec chacune des femmes que j’ai fréquentées. Ma bisexualité n’a jamais empêché cet homme de me demander si je léchais bien ma meuf le soir en essayant de me toucher moi et ma partenaire. Ma bisexualité n’a pas empêché ce type ivre d’essayer de m’agripper et de m’embrasser de force pour « narguer ma copine ». Ma bisexualité ne l’a pas empêché de nous crier « et surtout baisez bien » quand il nous a recroisées un autre jour. Ma bisexualité n’a jamais empêché ce harceleur de me traiter de « gouine » et de « bouffeuse de chatte ». S’il faut avoir été traitée de gouine pour être une gouine, je suis gouine et beaucoup de bisexuelles le sont aussi.

La deuxième façon de nier la lesbophobie vécue par les femmes bi en couple lesbien est de minimiser sa portée de façon insidieuse et systématique.

La femme qui m’expliquait que son amour m’exposait à la lesbophobie, m’a également tenu un discours négligeant l’impact de l’oppression pendant notre relation. Cette dernière affirmait que bien que nous soyons publiquement et officiellement en couple, je ne vivais pas le même niveau de lesbophobie qu’elle, qui était lesbienne, parce que nous n’habitions pas maritalement ensemble. Nous avions voyagé jusqu’en Espagne pour qu’elle rencontre ma famille. J’avais parlé d’elle et montré des photos de nous à tous mes amis. Je l’avais invitée sur mon lieu de travail pour un évènement qui s’y tenait, et au gala de fin d’année d’une de mes collègues de bureau. Mais nous n’habitions pas ensemble, donc apparemment, ça changeait tout. Elle ne semblait pas imaginer que ne vivant pas avec moi, selon la même logique, elle ne vivait pas de lesbophobie non plus. Quand je lui ai dit que son raisonnement était absurde, elle ne s’est pas démontée et m’a dit qu’en tout cas, on n’aurait jamais de parcours de PMA ensemble et que donc, je ne connaîtrai pas dans ma vie la vraie lesbophobie. Selon ses arguments, en tant que bisexuelle, si je ne franchissais pas toutes les étapes du couple marié, vivant ensemble et reproductif, je n’aurai pas ma carte de victime de la lesbophobie, quand elle, étant lesbienne, en disposait comme droit de naissance.

La lesbophobie subie par les femmes bi en couple lesbien est parfois complètement niée ou minimisée. Cette hiérarchisation de la lesbophobie dont mon ex se servait pour justifier qu’il fallait avoir vécu ensemble ou fait une PMA pour vivre la lesbophobie « complète », est un des outils permettant d’exclure les bi de la solidarité entre lesbiennes. Ce ne sont jamais les lesbiennes qui sont soumises à cette hiérarchisation. Je ne connais pas de lesbienne à qui on a dit que tant qu’elle n’avait pas fait de PMA, la lesbophobie qu’elle vivait n’était pas vraiment réelle. Seuls les bi sont régulièrement placées sur l’échelle du lesbianisme et par extension au droit d’être considérées comme victimes légitimes de l’oppression qui les vise.

La hiérarchisation des vécus lesbiens : outil biphobe

J’ai lu et entendu toutes sortes de raisonnements similaires, inscrivant les bisexuelles dans une logique de minimisation de leur homosexualité. Telle fille n’était pas vraiment queer, parce qu’elle n’avait jamais eu de couple sérieux de plus de six mois avec une femme… Parce que son sexe n’avait jamais été pénétré ou léché par une femme. Parce qu’elle n’avait jamais embrassé une femme avec la langue -ce n’était qu’un « smack », ça ne comptait pas.

Clementine Morrigan, une autrice bisexuelle canadienne raconte par exemple dans un texte sur son rapport à la trahison, comment sa première petite amie, fréquentée à l’adolescence, l’a décrite comme hétérosexuelle, disqualifiant leur relation de couple et leurs rapports sexuels parce qu’elle n’avait que joui en se frottant l’une contre l’autre. L’ex-petite amie n’avait pas seulement décidé que Morrigan n’était pas queer, mais avait entrepris d’en convaincre leur entourage commun des années plus tard (Morrigan 2024).

Peut-être vous vous dites qu’il y a un curseur à partir duquel on peut nier l’homosexualité et la lesbophobie que vivent une bisexuelle. Sans doute ce serait abusif de dire que je ne vivais pas de lesbophobie parce que je n’avais pas fait de PMA, mais celle qui n’a jamais embrassé avec la langue, elle, c’est une autre histoire… Je ne pense pas qu’il y ait de seuil acceptable pour nier la part de lesbophobie bien réelle que vivent les femmes bi et le caractère homosexuel de leur désir et de leurs relations. À partir du moment où on a ressenti une fois dans sa vie le désir « déviant » pour une femme, on est exposée aux effets de la lesbophobie.

J’ai bien conscience du spectre qu’il y a entre être terrifiée face à un premier crush lesbien sans concrétisation et devoir se défendre contre une agression sexuelle lesbophobe dans la rue. J’ai vécu les deux. Mais je sais aussi que dans cette gradation qu’on nous propose, entre la bisexuelle faiblement impactée par la lesbophobie et la bisexuelle fortement impactée, systématiquement, on cherche à délégitimer les bi. Ce n’est que très rarement pour souligner la gravité des attaques les plus dures que cette hiérarchisation est faite. Celleux qui insistent pour nous placer sur une échelle de victime, soyez-en certains, n’ont aucune idée de ce que vit la moins exposée des bi et sous-estiment invariablement ce que vit la plus exposée. Or une victime qui n’est pas reconnue n’est pas défendue. Ce statut de victime n’est pas un badge d’honneur. La solidarité face aux violences est un mécanisme de défense collective. Quand cet homme ivre a essayé de m’embrasser de force, deux femmes sont intervenues : ma petite amie et une serveuse visiblement queer. Elle ne m’a pas demandé si j’étais bisexuelle ou lesbienne avant d’intervenir. Elle était capable de reconnaître que j’étais en train de vivre une agression sexuelle lesbophobe dans l’espace public et agir par solidarité.

Mais la défense collective ne se limite pas à intervenir pendant une agression. Elle implique aussi de soutenir les victimes après coup. Être exposée à des violences lesbophobes, puis s’entendre dire que “seules les vraies lesbiennes vivent de la lesbophobie” ajoute une couche supplémentaire de violence.

Le traumatisme secondaire de ne pas être crue lorsqu’on parle des agressions qu’on a subies n’est pas anodin.

Le slogan « Victimes, on vous croit ! », ne devrait-il pas aussi s’appliquer aux bi victimes de lesbophobie ?

J’aimerais que les lesbiennes tentent l’expérience de pensée suivante : Imaginons que vous êtes en couple avec une autre femme depuis un moment. Sur internet, un jour où vous parlez de culture lesbienne, avec d’autres lesbiennes, des inconnues vous ordonnent de ne pas prononcer le mot « gouine », parce que c’est un terme réapproprié par les vraies victimes de la lesbophobie. Votre propre partenaire vous dit que vous n’êtes pas une vraie victime, parce que vous n’avez pas fait de PMA – elle n’en a pas fait non plus, mais elle ce n’est pas pareil. Dans vos discussions, on vous demande des détails sur vos pratiques sexuelles pour s’assurer que votre vulve a bien été léchée ou doigtée par une femme, ou que vous embrassez bien avec la langue. Votre petite amie du lycée dit aux gens qui vous connaissent « oh oui, je la connais bien, elle dit qu’elle aime les femmes, mais en réalité elle aime seulement des trucs d’hétéro, comme se frotter contre les gens ». On vous demande combien de temps a duré votre plus longue relation, et quel que soit le chiffre, on vous dit que ce n’est quand même pas très long et pas sérieux. On rajoute que vous êtes là que pour la partie fun en réalité. J’aimerais que cet exercice de pensée soit fait réellement. Comment se sentirait-on si on vivait ces différentes choses ?

L’injustice que les femmes bi vivent n’est pas seulement de se voir rejeter de la solidarité homosexuelle quand elles sont en couple lesbien. C’est également de savoir par avance que cette entraide leur sera refusée à chaque étape qu’elles franchiront dans leur homosexualité. J’ai eu plus de partenaires femmes que de partenaires hommes dans ma vie. Je savais avant de fréquenter des femmes que je ne serai jamais vue comme une vraie lesbienne et que j’étais seule dans le monde face à la lesbophobie. De nombreuses femmes bisexuelles me confient avoir peur de se lancer, de fréquenter la communauté quand elles entendent tous les récits de rejet et de méfiance. Il n’y a pas d’étape du développement sexuel où la minimisation de la lesbophobie est inoffensive.

Vouloir que la lesbophobie que nous vivons soit reconnue est un enjeu important parce que cette reconnaissance étend la protection du groupe sur notre communauté. Cela réduit notre isolement. Les femmes bisexuelles donc, vivent les conséquences de la lesbophobie. Pas de manière indirecte, ou seulement quand elles sont en couple avec une femme. Elles y sont soumises depuis leur enfance, et y sont exposées dans leurs couples avec les femmes. Admettre cela est une étape importante pour comprendre comment fonctionne le système oppressif dont elles sont victimes. Mais qu’en est-il de la biphobie spécifiquement ? Qu’est-ce qui la distingue de l’homophobie ?

Confusion et ambiguïté entre homophobie et biphobie

J’ai la sensation que beaucoup de bi et d’alliées, partant d’une bonne intention, utilisent le mot bisexualité et biphobie comme synonyme du mot homosexualité et homophobie. Par exemple, dans un couple lesbien formé d’une lesbienne et d’une bisexuelle, j’ai observé des personnes qui par respect pour la partenaire bi décrivaient leur couple comme bisexuel. Ainsi, similairement, l’homophobie vécue par les femmes bi est parfois appelée biphobie. Ce type de discours est majoritairement porté par des personnes qui tentent de montrer leur soutien à la communauté bi. Ces personnes ne disent pas qu’elles utilisent de manière interchangeable les termes, mais elles le font.

Cette démarche d’employer le terme « biphobie » comme substitut de l’homophobie se veut souvent affirmative. Dans un monde où la bisexualité est très invisibilisée, prononcer le mot « bi » consiste souvent à dire « je te vois ». Les gens les mieux disposés sont volontaires pour croire les bi. Les bi prétendent que la biphobie existe, ces mêmes personnes décident de les croire sur parole, mais ne savent pas exactement ce qu’est la biphobie. Alors on résume la biphobie à la « haine des bi ». Bien souvent, ce qu’on arrive à imaginer c’est la haine portée à leur part homosexuelle, ce qui est en réalité la haine de l’homosexualité, l’homophobie donc.

Cette attitude relève parfois d’un soutien de façade, où les personnes sont d’accord pour utiliser le terme « biphobie » pour parler de l’homophobie vécue par les femmes bi, mais pas au point de soutenir une véritable autonomie des bi ou un militantisme bisexuel. Ainsi, une des rares personnes qui m’a dit ouvertement utiliser les deux termes de façon interchangeable, l’a fait pour s’opposer au financement de la lutte bisexuelle. Il était normal pour elle que les bi ne reçoivent pas de financement spécifique, puisque la biphobie c’était l’homophobie vécue par les bi.

Pourtant, la lesbophobie et la biphobie sont différentes et il serait bon au moins sur le plan théorique de savoir distinguer quand une femme bi est victime de lesbophobie et quand elle est victime de biphobie. On commencera par rappeler ce qu’est la lesbophobie et ce qu’elle n’est pas afin d’établir une base claire.

Définition de la lesbophobie et de la biphobie

La lesbophobie vise autant les femmes qui ne sont pas attirées par les hommes que celles qui sont attirées par les femmes.

La lesbophobie ne se limite pas à la discrimination des femmes qui aiment les femmes. Si elle ne concernait que les femmes qui aiment les femmes, elle ne pourrait s’appeler lesbophobie. Les lesbiennes ne sont pas les seules femmes qui aiment les femmes et je rappellerai de façon peut être un peu provocatrice qu’elles sont même minoritaires. Les femmes bi (bisexuelles et biromantiques) sont plus nombreuses que les lesbiennes. Aux USA en 2023, 5% des femmes se déclaraient bi, 2% des femmes se déclaraient lesbiennes (Tomasik 2024). La lesbophobie, donc, est bâtie sémantiquement sur le mot « lesbienne » et il ne s’agit pas d’un abus de langage.

La lesbophobie affecte toutes les personnes qui présentent une ressemblance réelle ou supposée avec les lesbiennes. Les femmes asexuelles (qui n’éprouvent aucune d’attirance sexuelle pour les hommes), les femmes lesbiennes (qui n’ont pas d’attirance pour les hommes et ont de l’attirance pour les femmes) et les femmes bisexuelles et biromantiques (qui ont de l’attirance pour les femmes) sont affectées en tout ou en partie par la lesbophobie.

La biphobie quant à elle vise les personnes qui ont à la fois de l’attirance homosexuelle et hétérosexuelle ou homoromantique et hétéroromantique, dans un contexte homophobe (Fig. 5). Tout comme la lesbophobie, la biphobie peut affecter toutes les personnes qui présentent une ressemblance réelle ou supposée avec les personnes bi.

Figure 5 : Définition simple de la lesbophobie et de la biphobie

Les conditions suffisantes et les conditions nécessaires à la discrimination

La lesbophobie opère comme une addition et peut être séparée en plusieurs oppressions, celle des femmes n’étant pas attirées par des hommes, celles des femmes étant attirées par les femmes. La lesbophobie possède deux conditions suffisantes individuellement. Être suspectée d’aimer les femmes suffit à subir la lesbophobie, autant qu’être suspectée de ne pas aimer les hommes. J’aimerais parler spécifiquement de cette deuxième condition, celle visant les femmes qui se détournent des hommes.

Les lesbiennes butch par exemple, qui se réapproprient les codes masculins et s’affranchissent du désir et du regard hétéro en sont un exemple. Elles peuvent être discriminées et victimes de violences simplement parce qu’elles sont identifiées comme n’étant pas attirées par les hommes. Même célibataire, une butch est ciblée par la lesbophobie.

La lesbophobie est décomposable. Ce n’est pas le cas de la biphobie. On ne peut pas la découper en deux oppressions distinctes : « discrimination de l’homosexualité » et « discrimination de l’hétérosexualité ». Cette décomposition n’est pas possible en premier lieu parce qu’il n’y a pas de discrimination de l’hétérosexualité au sens structurel du terme. Je développerai plus tard en quoi le dénigrement de l’hétérosexualité que vivent les femmes bi n’est pas de « l’hétérophobie » (voir section « Manifestation de la biphobie vs lesbophobie dans les relations de couple »). On ne peut pas non plus extraire la biphobie du contexte homophobe. C’est l’interaction entre l’homosexualité et l’hétérosexualité dans un contexte homophobe qui caractérise la biphobie. La dualité hétéro et homo et le contexte homophobe sont deux conditions nécessaires et suffisantes à la biphobie. La biphobie est ce que j’appelle une oppression réticulée, c’est-à-dire qu’on ne peut en extraire ses ingrédients originaux. La réticulation en chimie est un processus par lequel des liaisons fortes -des liaisons covalentes pour celleux qui se souviennent de leurs cours de chimie- se forment entre des chaînes moléculaires, créant un réseau insoluble et infusible. Sur cette base, comment pouvons-nous distinguer la lesbophobie de la biphobie en pratique ? Je propose dans un premier temps de se pencher sur les stéréotypes lesbophobes et biphobes et ce qui les distingue afin d’avoir une illustration concrète.

Les stéréotypes lesbophobes

Les stéréotypes négatifs sur les lesbiennes et les bisexuelles sont différents. Les lesbiennes sont dénigrées et vues comme des femmes laides, prédatrices de femmes hétéros, masculines ou garçon manqué, violentes, possessives, autoritaires, féministes hystériques. Les lesbiennes sont perçues comme détestant les hommes et les imitant dans leurs couples. Une grossophobie spécifique s’abat sur elles. Ces dernières sont stéréotypées comme grosses et dénigrées pour ça. La caricature lesbophobe de Bastien Vivès en est l’illustration (Fig. 6). On pouvait y voir un couple lesbien dont la partenaire butch petite, grosse et antipathique, dominait sa partenaire fem, grande, mince avec d’énormes seins.

Figure 6 : La caricature de Bastien Vivès en 2022. Exemple de réaction dans la sphère féministe avec le post de Cheek Magazine du 21 juillet 2022

Ce stéréotype de la lesbienne grosse, masculine et antipathique est présent depuis longtemps, comme l’œuvre de fiction Matilda en témoigne. Madame Legourdin, une directrice d’école terrifiante, codée comme une figure misogyne et anti-lesbienne, est utilisée comme figure repoussoir à côté de la douce, mince et féminine maîtresse d’école (Cumming 2007).

Figure 7 : Grossophobie et lesbophobie : Madame Legourdin, une version stéréotypée de la lesbienne grosse et antipathique (dans l’ordre : Matilda (1996), Matilda (2022), illustration du livre Matilda par Quentin Blake (1988))

Alors que madame Legourdin n’est pas décrite comme grosse dans l’œuvre originale, seulement comme athlétique et autoritaire, elle est représentée comme grosse dans plusieurs des représentations les plus populaires, dont les illustrations du livre pour enfants et plusieurs adaptations en film (Fig. 7). L’article de presse de Smith (2022) décrivait comme Emma Thomson, qui incarnait son rôle avait porté un fat-suit, un costume grossissant, dans la version filmée de Matilda de Netflix en 2022.

Les stéréotypes biphobes

Les femmes bisexuelles peuvent être visées par ces stéréotypes -en particulier les femmes bisexuelles masculines- mais ne sont généralement pas stéréotypées comme ça. Les stéréotypes négatifs visant les femmes bisexuelles sont différents. Les femmes bi sont vues comme privilégiées, séductrices, hypersexuelles et infidèles, hyper-féminines, porteuses d’IST, menteuses, manipulatrices, psychopathes ou sans affect, en recherche d’attention ou de sensation forte et briseuses de cœur.

Un stéréotype en particulier unit et distingue les lesbiennes et les bisexuelles : celui de la prédation. Les femmes lesbiennes sont perçues comme prédatrices de femmes hétéro. Les femmes bisexuelles, elles, sont perçues comme des prédatrices d’hétéro, mais également comme prédatrices de lesbiennes.

On retrouve par exemple Kathryn, la détestable bisexuelle incestueuse dans Cruel Intentions (1999). Elle initie Cecile, son innocente victime hétéro avant de la jeter dans les bras de Sebastian, son demi-frère et amant. L’article de presse de Lind-Westbrook (2020) souligne comme la scène du baiser entre Kathryn et Cecile (Fig. 8) avait choqué l’Amérique, presque plus que la relation incestueuse entre Kathryn et Sebastian.

Figure 8 : La mythique scène du baiser de Cruel Intentions (1999) pendant laquelle Kathryn prépare Cécile pour son demi-frère.

Dans the L Word, les femmes bisexuelles sont également dépeintes comme des prédatrices de femmes, principalement des lesbiennes. Dans cette série américaine lesbienne majeure, trois des cinq femmes ayant un comportement bisexuel manipulent et exploitent des lesbiennes pour arriver à leurs fins. Jenny, l’une d’entre elles, est l’un des personnages les plus détesté de la série : « Chaque relation de Jenny est pour son bénéfice ou son divertissement personnel » décrit Ten Eyck (2015) dans sa critique de la série. Adele, la deuxième, utilise le sexe et la manipulation pour séduire et faire du mal aux autres. Son obsession pour Jenny est au cœur de l’intrigue. Obsédée par cette dernière, elle copie son style, sa coiffure, et ses manières. Puis, elle commence une relation avec Niki, ex-partenaire de Jenny, vole une sextape du couple qu’elle utilise pour faire chanter Jenny. Que ce soit en piégeant Jenny, ou en sortant avec Niki, elle a un rapport malsain et prédateur avec les femmes qu’elle fréquente. Dylan, la troisième bi, séduit Helena puis lui tend un piège en portant plainte pour harcèlement sexuel. Il ne reste que deux femmes au comportement bisexuel qui ne prédatent pas les lesbiennes : Tina et Alice. Concernant Tina, on n’a pas d’élément aussi caractéristique en termes de stéréotype biphobe de prédation. Elle figure tout de même dans les palmarès des personnages les plus détestés de L Word d’après l’article de Karlan (2016) pour buzzfeed. Elle trompe d’ailleurs sa partenaire avec un homme. Alice est la seule des cinq femmes fréquentant des hommes et des femmes qui ne soit pas toxique dans la série. Elle finit par comprendre qu’elle ne peut tomber amoureuse que des femmes et déclare qu’elle n’est pas bisexuelle. C’est à croire que pour les scénaristes de L Word, pour être une bonne bisexuelle, il faut ne pas vraiment être bisexuelle. Une vraie bisexuelle prédate les autres femmes, en particulier les lesbiennes. A ce propos, Squires (2019) décrit la bisexualité de L Word comme une phase ou un code pour « indigne de confiance » dans un billet d’humeur pour bi.org.

En résumé, les stéréotypes lesbophobes et biphobes sont différents, avec l’agressivité et la masculinité du côté lesbien, et la malhonnêteté et une féminité hyper sexuelle du côté bi. Les lesbiennes sont dépeintes comme des prédatrices de femmes hétéros et les bi comme des prédatrices tant de femmes hétéros que de lesbiennes. Ces stéréotypes ne sont pas la seule façon de distinguer lesbophobie et biphobie.

Manifestation de la biphobie vs la lesbophobie dans la société : la découverte de son orientation sexuelle

Grandir sans savoir que c’est possible d’aimer les femmes est une conséquence de la lesbophobie, comme je le disais précédemment. Mais grandir sans savoir que c’est possible d’avoir tout à la fois de l’attirance hétérosexuelle et homosexuelle, c’est la conséquence de la biphobie. De nombreuses femmes bisexuelles m’ont rapporté ne pas avoir identifié leur désir lesbien pourtant assez identifiable, en raison des stéréotypes biphobes. Leur attirance pour les hommes les disqualifiait de l’orientation lesbienne. La bisexualité n’étant pas censée exister, l’attirance pour les femmes était minimisée et pas prise au sérieux. Cela a pour conséquence un retard dans le développement et la compréhension de sa sexualité.

Il existe dans la société un discours niant le lesbianisme et l’assimilant au cas de femmes moches ou mal baisées. Les campagnes de communication, l’éducation sexuelle et le travail militant LGBT limitent cependant considérablement ce genre de croyance. Ces actions permettent aux jeunes lesbiennes de comprendre de plus en plus tôt leur orientation. Par contre, quand le milieu LGBT, premier contact possible pour accéder aux bonnes informations, continue de perpétuer l’idée que la bisexualité n’existe pas et n’est qu’une phase, cela retarde le développement sexuel des jeunes bi et pan. J’ai été témoin malheureusement de ce phénomène lors de mes échanges à l’international.

Cas d’étude : Berlin-Astana

J’ai vécu et travaillé plusieurs années à Astana au Kazakstan dans les années 2010. Pour celleux qui ne connaissent pas ce pays, je le décrirai comme il suit. Le Kazakstan est un pays d’ex-URSS de religion musulmane en Asie centrale. Il possède l’un des taux d’alphabétisation des femmes le plus élevé du monde et ne pénalise pas légalement l’homosexualité. Cependant l’homophobie héritée de l’URSS y est très présente et c’est un pays qui fait face à ses propres problématiques concernant le droit des femmes et des personnes LGBT. Je me suis personnellement sentie plus en sécurité en tant que femme au Kazakhstan qu’en France. J’y ai repris mon militantisme LGBT sur internet que j’avais complètement suspendu quand j’habitais en Russie. Je ne faisais pas partie de la communauté queer locale kazakhe, qui existe mais est discrète et difficile à pénétrer.

Après mon retour en France, une ancienne collègue Kazakhe que nous appellerons Gulnaz, m’a contactée. Elle m’a rapporté avoir fait un voyage à Berlin et y avoir rencontré une femme. Elle me décrivit rapidement le coup de foudre et me confia être tombée follement amoureuse et avoir eu des relations sexuelles. Cette histoire avait bouleversé sa vie, on peut l’imaginer. Seulement, elle était très perdue, parce que cette amante lui avait expliqué qu’elle ne pouvait être que lesbienne ou hétérosexuelle. La Berlinoise lui avait affirmé que soit elle s’était imaginé aimer ses anciens amants mais s’était menti à elle-même, soit elle n’aimait pas vraiment les femmes.

A son retour au Kazakhstan, Gulnaz avait reconsidéré ses relations passées et me partageait son angoisse. Elle estimait avoir réellement aimé des hommes et réellement aimé cette femme. J’ai ressenti une certaine colère de savoir que cette collègue, qui n’aurait aucun soutien communautaire au Kazakhstan avait reçu des informations aussi fausses de la part de membres européens de notre communauté LGBT. J’ai pu constater pendant cette conversation l’état de confusion totale dans lequel elle se trouvait, au point de douter de ses propres souvenirs et de montrer une réelle détresse. La Berlinoise dont Gulnaz était tombée amoureuse, j’imagine, avait bénéficié des avancées du militantisme LGBT européen, de la sécurité de Berlin pour s’épanouir dans sa sexualité. Pour moi il était inconcevable qu’elle ait décidé d’utiliser cette position de pouvoir pour « éduquer » une Kazakhe sur la non-existence de sa propre orientation sexuelle.

Ma collègue a découvert sa sexualité tardivement en raison de l’invisibilité des lesbiennes et des bi au Kazakhstan, et une confusion supplémentaire s’est ajoutée à son parcours en raison de la biphobie présente à Berlin. Au Kazakhstan, elle avait contacté une amie commune qu’on appellera Zhanar. Cette dernière lui avait dit de me contacter et garanti qu’elle pouvait me faire confiance pour évoquer ces sujets « délicats », lui assurant que je saurai quoi lui répondre. Nous n’avions jamais parlé ouvertement de notre sexualité avec Zhanar. J’étais convaincue qu’elle était lesbienne, et elle manifestement avait deviné que j’étais ok pour parler de sujet LGBT, malgré mon mari et mes deux enfants. D’un côté donc, il y avait Berlin, où on peut gaslighter les bisexuelles. De l’autre il y avait Astana, où le réseau de soutien de Gulnaz reposait sur des non-dits et la capacité de deviner qui est safe pour parler d’homosexualité, et quelle personne étrangère contacter pour avoir confirmation que la bisexualité existe.

La biphobie retarde le développement sexuel des femmes bi et pan d’une part. Son impact s’étend également à d’autres sphères de la sexualité.

Exploitation de la sexualité des femmes bi

Une autre manifestation de la biphobie est le contrôle et la dégradation de la sexualité des femmes qui ont des relations simultanément avec des hommes et des femmes. Qu’elles soient polyamoureuses, libertines ou pratiquant les plans à trois, la sexualité « bisexuelle » des femmes est dénigrée, fétichisée et exploitée dans l’industrie de la pornographie. Ces femmes vivent également une forte pression pour mettre leur bisexualité au service du plaisir masculin. Les demandes de plans à trois en font partie. Mais cela peut aussi prendre la forme d’une attente implicite de mettre en scène son désir pour les femmes au profit de son partenaire masculin. Quand un homme propose à sa partenaire bisexuelle d’explorer sa bisexualité sous son regard ou avec sa participation, c’est une manifestation de la biphobie. Quand la seule manière convenable d’explorer sa bisexualité sans blesser son partenaire est dans le plan à trois ou en sa présence, et non de façon autonome, il s’agit d’une mise sous tutelle des femmes bisexuelles.

J’ai déjà traité de la bisexualité dans la pornographie et de la façon dont les scènes bisexuelles sont plus violentes et montrent plus de combinaisons de pratiques anales, de pénétrations vaginales et de fellations que les scènes lesbiennes ou hétéro (voir la partie les binationales symboliques de Lesbos). Les scènes bisexuelles vues à l’écran sont calibrées pour les désirs des clients et non des clientes, et mettent rarement en avant les esthétiques lesbiennes et queers qui excitent et plaisent davantage aux femmes queers. Il s’agit donc d’une exploitation de la bisexualité puisque les bénéficiaires n’en sont que rarement les femmes bisexuelles elles-mêmes alors que le travail sexuel et la valeur ajoutée dépend souvent d’elles.

Dans cette exploitation de la sexualité des femmes bi, il existe un biais de pensée important dont j’aimerais parler. Avoir des biais n’est ni mal, ni bien, nous en avons tous et cela est très courant. Je rajouterai qu’il est possible d’identifier ses biais personnels et de les changer. Nous faisons cela régulièrement quand nous nous éduquons sur les oppressions. J’aimerais parler du biais qui consiste à axer le harcèlement autour des plans à trois sur l’expérience lesbienne, et non sur l’expérience bisexuelle.

Imaginons la situation. Un homme rentre en contact avec une femme, que ce soit en ligne, dans la rue ou pendant une soirée. Il lui propose de participer à un rapport sexuel avec lui et une autre femme. Cette femme peut être sa propre compagne, la compagne de la femme qu’il contacte ou même une femme qu’on n’a pas encore identifiée et qu’il s’agira de trouver ultérieurement. La proposition, des fois sur le ton de la blague est insistante et argumentative. Surprise, la femme décline. Elle peut être sidérée, dans une colère noire ou juste décontenancée. Dans tous les cas, elle n’est pas à l’origine de cette demande et n’a rien fait qui suggère qu’elle avait envie de participer à cette pratique. Les femmes bisexuelles sont régulièrement exposées à ce type de harcèlement sexuel. Être sexualisée contre son gré, de façon répétée caractérise le harcèlement sexuel. Les lesbiennes, elles aussi, rapportent cette expérience.

Le préjudice vécu par les lesbiennes quand on leur demande de participer à un plan à trois alors qu’elles n’ont rien demandé est plus reconnu que celui des bi qui vivent pourtant le même harcèlement. Ainsi, la violence semble reposer sur le fait que la victime est lesbienne, alors qu’aucune femme -lesbienne ou non- ne mérite d’être harcelée sexuellement pour des plans à trois. « Mais je ne suis même pas attirée par les hommes ! » est une réaction normale et naturelle. Mais je m’interroge quand je nous entends nous centrer sur cet aspect. Je ne crois pas que la femme bi harcelée était attirée par cet homme précisément non plus. Tout comme le harcèlement de rue, le souci n’est pas que nous ne sommes pas attirées par la personne qui nous siffle, mais qu’il a instauré un rapport de domination hostile, nous a sexualisé, s’est assuré que nous le sachions, nous faisant même souvent craindre de devoir faire face à une agression sexuelle.

Ce biais -de centrer l’expérience lesbienne- va également nous pousser à considérer que harceler sexuellement une lesbienne pour qu’elle rejoigne un plan à trois est de la lesbophobie et en aucun cas de la biphobie. Pourquoi j’aimerais qu’on remette en question ce narratif ? Quand les lesbiennes sont confondues avec des bisexuelles et sont maltraitées pour cette raison, on peut raisonnablement conclure qu’il y a de la biphobie dans l’équation. Défendre le contraire va avoir un impact négatif tant sur les bi que sur les lesbiennes.

Il n’est pas question pour moi de nier qu’il y a une fétichisation de la sexualité entre femmes. Cette fétichisation existe et vise la sexualité des lesbiennes comme des femmes bi. Je ne voudrais pas non plus faire semblant que ces hommes en ont quelque chose à faire du désir des femmes. Au fond, qu’il s’agisse d’une lesbienne ou d’une bisexuelle, comme pour tous les harceleurs, la plupart de ces hommes n’ont pas pour but d’être désiré, mais d’asseoir leur domination sexuelle sur les femmes qu’ils désirent. Mais pour la portion qui se perçoivent comme désirés dans un plan à trois, la sexualité lesbienne qu’ils fantasment est bisexuelle et c’est de ça dont je voudrais parler.

Je ne parlerai pas des plan à trois consensuels entre parties intéressées, mais des sollicitation incessantes et envahissantes qui créent un climat hostile pour les lesbiennes et les bisexuelles.

En définissant ce harcèlement comme centralement lesbophobe, on cadre souvent l’agression comme celle d’une femme bisexuelle et d’un homme hétérosexuel contre une lesbienne. Première conséquence : la communauté bisexuelle tend à se désolidariser politiquement de cette question, puisqu’elle est associée à l’oppresseur et non à l’oppressé. Lorsqu’un groupe est accusé de mal agir, il a tendance à aborder le problème d’un point de vue moral plutôt que politique.

En effet, la morale est ce qui nous pousse à renoncer à nos mauvais comportements, même lorsque ces comportements nous profitent. La politique, en revanche, est le processus par lequel un groupe gagne des droits. Dans ce contexte, la communauté bi résumera cette pratique à une question morale : il y a les « bonnes » bisexuelles, qui ne participent pas à des plans à trois, et les « mauvaises » bisexuelles, qui prédatent les lesbiennes aux côtés de leur partenaire masculin.

Puisque les lesbiennes sont souvent perçues comme les premières victimes de ce phénomène, ce sont elles qui sont attendues pour développer une réponse politique. La morale est attribuée aux bisexuelles, tandis que l’action politique revient aux lesbiennes. Pourtant, les lesbiennes disposent de peu de moyens pour agir efficacement sur cette question. Elles ne participent généralement pas aux cercles échangistes, ni aux discussions autour des plans à trois. En revanche, les femmes bisexuelles ont des leviers d’action. Qui mieux qu’elles pourrait œuvrer à la réduction des risques et à la prévention des violences sexuelles liées aux plans à trois ? Ainsi, en faisant de ce harcèlement une agression premièrement lesbophobe, les lesbiennes deviennent les seules forces d’opposition sur le phénomène, alors même qu’elles ont les moins à même d’agir sur le phénomène.

Une autre approche consisterait à reconnaître la biphobie flagrante au cœur de ce problème. D’un côté, on trouve une femme bisexuelle en couple avec un homme. Certaines choisissent librement de pratiquer les plans à trois et s’épanouissent dans le milieu libertin. Parmi elles, certaines ignorent que cette pratique est très mal vue dans certains cercles LGBT, car elles n’en connaissent pas les codes. Mais il y a aussi des femmes bi qui subissent des pressions : fétichisées, forcées ou manipulées par leur partenaire. Certaines voient leur consentement totalement bafoué, comme lorsqu’un homme publie leurs photos de couple sans même lui en avoir parlé et sans son accord sur des applications de rencontres.

Certaines de ces femmes peuvent même être convaincues que c’est leur seule façon d’explorer leur attirance pour les femmes. Soit parce qu’elles y voient un moyen de préserver l’égo de leur partenaire, soit parce qu’elles n’ont pas accès à des espaces sécurisés pour vivre des expériences lesbiennes. Toutes ces situations sont des manifestations directes de la biphobie : stéréotypes associant bisexualité et plan à trois, ou isolement des femmes bi. En outre, de nombreuses femmes bisexuelles, comme les lesbiennes, subissent des sollicitations et du harcèlement au plan à trois constant sans y avoir consenti. Que l’on considère la femme en couple, ou celle harcelée, il y a de nombreux angles d’analyse qui soulignent la présence de mécanismes biphobes.

Il serait utile de repenser cette dynamique en reconnaissant qu’il existe souvent deux victimes dans ce phénomène : la première, une femme bisexuelle fétichisée, exploitée ou isolée dans son couple avec un homme ; et la seconde, une femme harcelée, qui est le plus souvent bisexuelle, mais parfois lesbienne.

Recentrer le débat sur le préjudice subi par les femmes bisexuelles serait non seulement plus juste, mais aussi plus efficace. Si l’on reconnaît que les principales victimes sont les bisexuelles et que les lesbiennes sont impactées de manière secondaire, alors la réponse politique doit prioriser la défense des femmes bisexuelles, avec un soutien des lesbiennes en second plan, au lieu de reposer sur une réponse morale des bi et une réponse politique des lesbiennes seules. En conséquence, on peut se poser la question : cette oppression est-elle premièrement biphobe ou lesbophobe ? Doit-elle reposer sur une réponse morale des bi, ou sur une réponse bi politique ?

Pourquoi s’agit-il de biphobie prioritairement ?

Quand une femme cisgenre masculine est agressée dans les toilettes des femmes parce qu’elle est confondue avec une femme trans, bien sûr il y a une part de misogynie, mais l’attaque relève de l’oppression contre les femmes trans. Julia Serano relevait le phénomène dans son essai sur la panique morale autour des personnes trans et des toilettes publiques. Elle y décrit comment l’augmentation des attaques contre les femmes trans, menait également aux États-Unis à une augmentation des agressions dans les toilettes contre les lesbiennes cis butch confondues avec des femmes trans (Serano 2021).

Similairement, quand une femme masculine et hétéro est confondue avec une lesbienne et est insultée, elle est un dégât collatéral de la lesbophobie. Quand un homme hétérosexuel efféminé est confondu avec un homme gay et est harcelé, il fait l’expérience de l’homophobie. Pourtant, c’est aujourd’hui peu reconnu que quand une lesbienne est confondue avec une bisexuelle et maltraitée pour cela, elle fait l’expérience de la biphobie.

On reconnaît que les femmes bi peuvent subir de la lesbophobie, mais à l’inverse, l’idée que les lesbiennes puissent être affectées par la biphobie semble difficile à concevoir. Quand j’ai commencé à évoquer cette dynamique d’une biphobie affectant les lesbiennes, mes propos ont souvent été jugés comme relevant de théories contre-productives. Dans l’inconscient collectif la lesbophobie est une vraie oppression, mais pas la biphobie. On veut bien admettre que les bi vivent de la lesbophobie, puisque cela existe, mais l’inverse n’est pas envisageable. Pour les gens qui ne croient pas vraiment que la biphobie existe, il est difficile d’imaginer que les lesbiennes puissent être affectées par ladite oppression.

J’aimerais qu’on se pose collectivement la question ici. Serait-il possible que sur cette question, on ait mis en avant un récit lesbien au détriment du récit des bisexuelles ? Serait-il possible que malgré toute la violence de l’attaque, il s’agisse moins de lesbophobie que de biphobie ?

J’ai passé une partie significative de mon argumentaire à défendre l’idée que les femmes bi sont directement visées par la lesbophobie. Pourtant, maintenant je défends que dans le cas des violences et du harcèlement sexuel autour des plans à trois, les lesbiennes ne sont qu’un dégât collatéral. Comment donc faire la différence entre une personne véritablement victime directe d’une oppression, et les autres ?

La réponse est très simple : cette personne peut-elle se défendre en rétablissant la vérité sur son identité ou non ? Si elle ne peut pas se défendre en affirmant son identité, cette oppression la vise directement. Si elle peut le faire, alors l’oppression vise une autre minorité.

Le harcèlement sexuel au plan à trois : oppression directe ou dégât collatéral ?

J’ai évoqué précédemment le harcèlement « par erreur ». Quand on traite de sale PD un homme hétéro par exemple, il s’agit bien d’homophobie. Faisons le test avec les autres cas de figure :

  • La femme cisgenre masculine agressée dans les toilettes et accusée d’être une femme trans pourra se défendre en prouvant qu’elle est une femme cis.
  • La femme hétérosexuelle accusée d’être lesbienne pourra se défendre en expliquant qu’elle est hétéro.
  • L’homme hétéro efféminé subissant des attaques homophobes défendra en général son hétérosexualité avec force.

Qu’en est-il de la femme lesbienne harcelée sexuellement avec des demandes de plan à trois ? Elle répond généralement à l’affront en disant « je suis lesbienne ». Et moi-même, il m’est déjà arrivé de prétendre être lesbienne pour qu’on me laisse tranquille moi et ma copine. Cette stratégie a marché. Jamais de la vie il ne me viendrait à l’idée de me défendre d’une demande non sollicitée de plan à trois en répondant « je suis désolée, je suis bisexuelle ». Ce serait absurde. J’invite les lesbiennes qui doutent que les demandes incessantes de plans à trois soient réellement biphobes et qui pensent qu’il s’agit d’une situation centralement lesbophobe, à faire l’expérience. Je les invite à tenter de se défendre en prétendant être bisexuelle.

La femme qui se déclare bisexuelle ne pourra pas se défendre des attaques lesbophobes visant son couple et son désir lesbien en réaffirmant sa bisexualité. Elle n’est pas un dommage collatéral de la lesbophobie, mais une victime directe. Elle ne peut pas plus se défendre des demandes inappropriées de plan à trois en se disant bi. Elle est la cible directe du harcèlement au plan à trois.

Je ne nie pas qu’il y ait une violence particulière à refuser de reconnaître le lesbianisme d’une femme, insister pour qu’elle couche avec un homme alors qu’elle n’est attirée par aucun des hommes de cette planète. Mais dans le cas précis et spécifique du harcèlement au plan à trois, la lesbophobie n’est qu’une composante secondaire de l’interaction. Il est légitime d’être en colère quand on est traitée comme un bout de viande par des hommes. Il est légitime d’être en colère quand son orientation sexuelle est traitée comme un challenge et quand des mecs pensent pouvoir coucher avec des lesbiennes. Oui, les lesbiennes peuvent être légitimement en colère quand elles sont harcelées sexuellement et quand leur lesbianisme n’est pas reconnu. Elles peuvent aussi reconnaître quand elles sont maltraitées parce qu’assimilées aux bisexuelles, se défendre et sortir de cette expérience avec une meilleure compréhension de ce que vivent les femmes bi. Il y a de la place pour ces deux réalités. La solidarité entre femmes lesbiennes et femmes bisexuelles sera plus égalitaire quand on reconnaîtra la lesbophobie et la biphobie vécue par les bi, et les effets collatéraux que la biphobie a sur les lesbiennes.

Les lesbiennes ont des intérêts dans la lutte contre la biphobie. Les lesbiennes seront mieux traitées si la sexualité des bisexuelles cesse d’être dégradée et fétichisée. Sur cette question, laissez-nous lutter pour nous-même. Laissez les bisexuelles s’organiser et militer pour que les pratiques bisexuelles des plans à trois FFH soient contrôlées par les femmes bi et non les hommes hétéros. Pour que les violences sexuelles -dont le harcèlement insupportable qui l’entoure- soient reconnues et combattues. Pour qu’une éducation sexuelle centrée sur le consentement et la réduction des rapports de domination accompagne ces pratiques.

Une des façons les plus simples de donner du pouvoir aux femmes bisexuelles est de leur permettre de se regrouper entre elles et de se soutenir les unes les autres. L’isolement des femmes bi donne du pouvoir aux hommes qui les fréquentent. Il est plus facile de faire croire à une bi qu’elle n’a pas le choix, que le contrôle, l’exploitation et l’abus sont la norme ou que c’est pour son bien quand elle est seule. Les femmes bi peuvent mieux se défendre quand elles sont ensemble, échangent et se soutiennent.

Je rajouterai qu’il y a un biais très biphobe à considérer que la femme bi est coupable de sa propre exploitation et non victime. Je parle de ces femmes qui arrivent à la conclusion que l’exploration de leur bisexualité ne peut se faire que dans des plans à trois. Ainsi, une personne avec qui j’échangeais m’expliquait que ces couples « chasseurs de licornes » (surnom des couples qui veulent coucher ensemble avec une autre femme) cherchaient du travail sexuel gratuit pour combler leurs besoins, ce qui était par essence de l’exploitation. J’ai trouvé intéressant que les hommes célibataires sur les applications de rencontre ne soient jamais accusés de la même chose. Alors que c’est littéralement le cas. Les hommes qui cherchent un plan Q, pendant lequel ils ne rempliront ni les besoins émotionnels, ni les besoins sexuels des femmes, ne cherchent-ils pas du travail sexuel gratuit ? Ce qui est jugé inacceptable chez les chasseurs de licorne, ce n’est pas qu’un homme cherche une deuxième femme pour pouvoir exploiter le travail gratuit de deux femmes au lieu d’une seule. Ce qui est jugé inacceptable, c’est qu’une femme bisexuelle soit présente et active dans l’équation et qu’elle participe à la recherche d’une autre femme. Et si elle a du désir sexuel, en tant que bi, son désir devient automatiquement associé à l’exploitation des autres femmes. Je ne souhaite pas déresponsabiliser les femmes qui commettent des violences sexuelles, et harcèlent sexuellement d’autres femmes. Mais quand un homme utilise une femme pour en oppresser deux, c’est lui qui m’intéresse, et c’est lui que je qualifierai de prédateur.

Concernant la recherche de relations sans lendemain, il serait souhaitable que les femmes bisexuelles ne soient pas les seules à être systématiquement accusées d’exploitation lorsqu’elles s’y adonnent. Après tout, les hétéros, les gays et les lesbiennes recherchent eux aussi, et régulièrement, des plan Q. Le fait de vouloir partager une expérience sexuelle ne constitue pas en soi une forme d’exploitation. Le désir des femmes bisexuelles de vivre une telle expérience ne fait pas d’elles des prédatrices. Leur désir d’avoir des relations à plusieurs ne relève pas non plus de l’exploitation.

Les plans à trois peuvent être égalitaires. Je ne vous referai pas l’affront de vous décrire à nouveau la levrette claquée égalitaire. Mon propos n’est pas de définir le plan à trois égalitaire, mais de souligner que ce sont les bi qui peuvent faire le travail d’éducation le concernant. Elles peuvent regagner du pouvoir si on recentre le sujet sur leurs besoins. Cela aura des bénéfices pour tout le monde.

La biphobie s’inscrit particulièrement dans l’exploitation de la sexualité des femmes bi par les hommes. L’oppression des bi, cependant, s’illustre dans le couple de multiples autres façons.

Manifestation de la biphobie vs lesbophobie dans les relations de couple

Le couple est un lieu particulier où s’exercent les discriminations biphobes. J’ai principalement parlé jusqu’ici de l’exploitation et de la fétichisation de la sexualité des femmes bi dans leurs couples hétéros. La biphobie peut également se manifester par de la jalousie et du contrôle. Il arrive que des hommes contrôlent leur partenaire concernant ses amitiés féminines parce qu’elle est bi. Cette manifestation peut être accompagnée de lesbophobie quand ils expriment du dégoût, du dénigrement ou une minimisation des relations lesbiennes de leur partenaire bi.

Dans les couples de femme, l’oppression peut prendre la forme de ce qu’on appelle la lesbophobie ou la biphobie intériorisée. L’oppression intériorisée se situe de soi à soi. Quand l’individu a assimilé les messages stigmatisants et se porte préjudice à lui-même et à son propre groupe. Une femme bi ou lesbienne peut avoir de la lesbophobie intériorisée. Les bi peuvent également avoir de la biphobie intériorisée. On retrouve les attitudes suivantes dans l’oppression intériorisée :

  • Se dévaluer soi-même (ex : « Je crois que je ne suis pas bi, je cherche juste de l’attention, les autres ont raison »),
  • Dévaluer sa minorité (ex : « Je suis bi, mais cette communauté est tellement cringe que je refuse d’y être associée »),
  • Dévaluer une autre personne bi (ex : « Les bi qui passent leur temps à se plaindre et à s’inventer une oppression donnent une mauvaise image de la communauté »).

La lesbophobie peut se montrer de différentes manières dans les couples lesbiens. Les attitudes suivantes relèvent de la lesbophobie : cacher sa relation lesbienne, en avoir honte, ne pas vouloir se montrer à la Pride ou dans les lieux communautaires LGBT avec sa partenaire, dire que son couple est fondamentalement mauvais ou inférieur aux couples hétéros. Il s’agit de lesbophobie intériorisée plus précisément puisque ces discours et actions dénigrent sa propre attirance.

La biphobie dans les couples lesbiens s’exprime différemment que dans les couples hétéros. En dehors du contrôle des amitiés masculines d’une partenaire bi, qui ressemble au contrôle des amitiés féminines du côté hétéro, la plupart des attitudes biphobes entre femmes n’ont rien à voir. J’ai pu observer dans mes échanges plusieurs témoignages où des femmes humiliaient et infantilisaient leur partenaire en évoquant leurs anciennes relations hétéros de façon dégradante. Cela pouvait passer par le fait de les décrire comme forcément insatisfaisante sexuellement, oppressives, arriérées ou « beauf ». Cela n’est pas de l’hétérophobie, mais de l’expression de la biphobie. Il faut avoir eu des relations hétérosexuelles et homosexuelles pour être exposée à cette dégradation. C’est en cela que le dénigrement de l’hétérosexualité des femmes bi n’est pas de « l’hétérophobie », mais de la biphobie. Par définition, les femmes strictement hétéros n’ont pas de petite amie qui dégradent leur part hétéro. Les femmes hétéros peuvent évoluer dans des couples et des milieux sociaux où leur orientation sexuelle est la norme.

De la même manière, quand une femme instrumentalise sa relation lesbienne comme arme contre son ex-copine bi, il s’agit de biphobie. Par exemple, le fait de dire à son ex-partenaire qu’elle a utilisé la relation pour se donner un petit frisson, être « cool » et « subversive » ou pour exciter les hommes, il ne s’agit pas de haine de l’hétérosexualité, mais bien de haine de la bisexualité. Par définition, pour se faire insulter d’être hétéro par sa petite amie, il faut avoir eu une petite amie. Aucune femme qui vit selon le régime strictement hétéro ne peut être exposée à ces insultes.

Cas d’étude : Madonna et Shimizu

Cette instrumentalisation des relations lesbiennes des femmes bi à des fins de dénigrement au sein de la communauté LGBT s’est illustrée par exemple dans le traitement médiatique de la bisexualité de Madonna. Son ex-partenaire, Jenny Shimizu a donné une interview en 2024 où elle qualifie leur relation de prostitution parce que Madonna lui envoyait son jet privé et la faisait venir quand elle avait envie de coucher avec elle. Elle a rajouté qu’à l’époque, on ne pouvait pas dire non à Madonna. Jenny Shimizu n’était pas une pauvre fille sans pouvoir ni influence. Elle était un supermodèle, ces mannequins aux revenus indécents, dont la notoriété et le mode de vie dépassaient le simple travail de mannequinat dans les années 90. Elle était notamment l’égérie de Calvin Klein. S’il y avait bien quelqu’un qui pouvait dire non à Madonna, c’était Jenny Shimizu. L’aura de Shimizu était énorme. Elle est d’ailleurs sortie avec Angelina Jolie à la même époque. Elle ne décrit pas de coercition et dit avoir adoré cette époque.

Je ne parle pas d’une personne qui se dit victime de violence sexuelle, je parle d’une personne qui utilise un vocabulaire du champ sémantique de l’exploitation, de travail du sexe et de la différence de pouvoir, alors même qu’elle évoluait dans les mêmes milieux, qu’il n’y a pas eu de prestation de travail du sexe et qu’elle dit avoir adoré cette relation et cette période. Quand Madonna lui envoyait son avion privé, ce que Shimizu gagnait dans l’équation c’était du sexe avec Madonna. Il ne s’agit pas de prostitution. Shimizu ne fournissait pas un travail sexuel à Madonna contre rémunération. Shimizu avait des plan Q avec Madonna, dont elle bénéficiait au même titre que Madonna.

Je ne sais pas si Shimizu avait réellement l’intention de détruire l’image de Madonna ou si elle était inconsciente de la connotation profondément négative de ces deux phrases sorties de leur contexte. Le reste de l’interview parle simplement du milieu de la jet set des années 90 et des excès d’une relation impliquant deux femmes célèbres. On aurait pu retenir plein de choses de cette interview. L’article de presse people d’Andaloro (2024) pourtant se base sur cette déclaration et titre « Jenny Shimizu, l’ex de Madonna, se sentait comme une « pute de luxe » quand elle sortait avec la chanteuse (…) » (traduit de l’anglais). Ces déclarations suivent le trope de la bisexuelle prédatrice de lesbienne. Les relations lesbiennes des femmes bi ne sont pas des armes que les queers peut utiliser contre elles quand bon leur semble pour dégrader leur image.

Ce narratif était déjà présent avant que l’interview sorte. En 2023, un média lesbien français sur Instagram -que je ne nommerai pas- suivi par plusieurs dizaines de milliers de followers, publiait des photos de Madonna et ses anciennes petites amies, avec la légende « Madonna et ses lesbiennes as accessory ». La dégradation des femmes bi via l’instrumentalisation de leurs relations lesbiennes est une manifestation caractéristique de la biphobie. Si l’instrumentalisation des relations lesbiennes passées pour salir l’image d’une femme bi provient d’une autre femme bisexuelle, il s’agit de biphobie intériorisée. Les femmes bi ne sont malheureusement pas exemptes de biphobie à l’encontre de leurs compagnes bi. Si ce comportement provient d’une femme lesbienne, il s’agit de biphobie tout court.

La lesbophobie et la biphobie peuvent se manifester différemment dans les couples que forment les femmes bi. L’isolement joue un rôle particulier dans ces dynamiques. En raison de la biphobie présente dans le milieu LGBT, ces dernières peinent à trouver des espaces centrés sur leurs besoins, leur sécurité et leur autonomie. Dans cette solitude, bien souvent, elles se retrouvent à n’avoir qu’une personne en qui faire confiance : leur partenaire. Si cela se passe bien, c’est parfait pour elles. Si elles font face à de la biphobie, elles n’ont que peu d’endroits où en parler et obtenir de l’aide. Quand je mentionne la biphobie dans le couple, je ne peux ignorer qu’un système tout entier permet et encourage la vulnérabilité et l’isolement des femmes bisexuelles. C’est pour cette raison qu’on ne peut pas parler du sujet sans parler de la biphobie systémique.

Au-delà des relations individuelles, comment la biphobie se manifeste-t-elle à plus grande échelle ?

Partie 4 – Biphobie systémique

L’oppression individuelle est perpétrée d’individu à individu. C’est celle dont la plupart des bisexuelles sont conscientes et qui a été documentée par exemple sur @payetabi sur Instagram. Ces oppressions sont graves et réelles. Le fait que les bi ne soient pas écoutées et continuent de répéter la même chose en boucle depuis plus de cinquante ans ne signifie pas que c’est sans importance. Pour autant, ces oppressions ne sont pas des manifestations de l’oppression systémique.

Le concept d’oppression systémique a été popularisé par Stokely Carmichael et Charles Hamilton, des militants du Black Power, en 1967. Ces deux militants différentiaient l’oppression raciste perpétrée par l’individu blanc à l’égard des Noirs, de l’oppression créée par le système (Carmichael & Hamilton 1967).

L’oppression systémique n’est pas le fruit d’une volonté individuelle d’oppresser. Aucune personne n’appuie sur un bouton, ou ne choisit d’oppresser quand il s’agit d’oppression systémique. C’est quelque chose qui se passe de façon passive, et qui découle d’un système. L’oppression systémique touche toutes les minorités et se manifeste dans pleins de situations courantes. Sonya Renee Taylor explique : « Les systèmes ne se maintiennent pas eux-mêmes ; même un manque d’intervention est un acte de maintien. Chaque structure dans toutes les sociétés est maintenue par l’assistance active et passive des autres êtres humains » (traduit de l’anglais, de Taylor 2021). Pour expliquer le phénomène, il est d’usage de proposer d’imaginer un monde où toutes les personnes seraient bienveillantes et de regarder ce qui continuerait d’oppresser, à savoir, le système et ses institutions. Quand un enfant né de parents trans ne rentre pas dans les cases du système informatique et que même les employés de mairie les plus conciliants ne peuvent pas trouver de solution pour déclarer l’enfant, c’est un problème systémique et non individuel. Ainsi, dans le système transphobe, des mères trans ont été obligées d’adopter leur bébé alors qu’elles étaient le parent biologique (Collectif Famille·s 2023).

L’oppression systémique est aussi appelée oppression institutionnelle puisqu’elle découle des institutions. Il s’agit des oppressions venant des collectifs, des business, des médias, de la production culturelle, du corps médical, de l’administration, de la religion, des communautés, des gouvernements…

L’oppression institutionnelle peut également découler des individus dans quelques cas précis. Quand une personne représente son institution et discrimine dans l’exercice de sa fonction, même si l’oppression est individuelle, elle est aussi une oppression de l’institution. L’employé de l’administration par exemple, qui vous décourage de déposer votre dossier à cause de sa haine de votre minorité impacte votre capacité à recevoir le service de cette institution. De façon similaire, une œuvre culturelle stigmatisante relève de l’oppression institutionnelle, en particulier quand cette œuvre a une grande portée et qu’elle traduit un discours global. Les artistes, les personnalités publiques, les journalistes qui relayent leur discours et qui participent à promouvoir la haine ne sont pas juste des individus oppressant d’autres individus. L’institution culturelle fait partie des acteurs de l’oppression systémique. Le policier, le médecin, le journaliste, l’artiste qui reçoit son pouvoir de l’institution, participe à l’oppression institutionnelle quand il discrimine dans son cadre.

Enfin, quand un groupe d’individu oppresse un autre groupe, il s’agit d’une manifestation de l’oppression institutionnelle. Par exemple, quand des membres d’une paroisse catholique se rassemblent pour marcher contre les droits LGBT, il s’agit de l’oppression de l’Église catholique en tant qu’institution, sur les LGBT.

En résumé, l’oppression systémique est le fruit de structures collectives comme les institutions et leurs représentants. Il s’agit de toute action qui soutient le statu quo ou renforce la discrimination au sein de la structure de la société. J’aimerais donc parler de ce qui est régulièrement traité comme une petite oppression sans grande conséquence, et qui pourtant est à mon avis un point clé de la biphobie institutionnelle.

Le sabotage de la communauté bisexuelle

Les bisexuelles n’étaient pas bienvenues ni dans les milieux lesbiens, ni dans les milieux féministes des années 70 et s’en sentaient profondément exclues (Wohosheni 2024-b). En toute logique, des femmes bi ont milité pour leur inclusion. Devant l’échec, elles ont également tenté de se fédérer de manière autonome. Malheureusement, les tentatives d’organisation des bisexuelles sont activement découragées, notamment par un harcèlement intense provenant principalement de certains milieux lesbiens.

Aux USA, la naissance d’un militantisme bisexuel radical et autonomiste date des années 80, après le coming out bi de Lani Ka’ahumanu, une ancienne militante lesbienne. Ses revendications bisexuelles l’ont exposée à une campagne de harcèlement soutenue dans la communauté lesbienne (Rose 2022).

En 2020, ma dénonciation publique de la biphobie dans certains cercles lesbiens a déclenché un cyberharcèlement d’une ampleur inédite. Pour comprendre le contexte, j’étais alors militante contre l’homophobie et la transphobie dans le milieu chrétien et avais bénéficié d’une certaine visibilité dans des média nationaux. En toute logique, j’avais fait l’objet plusieurs fois de harcèlement en ligne de néonazis et de fanatiques religieux chrétiens. Pourtant, à ce jour et après 9 ans de militantisme LGBT en ligne, la plus grosse campagne de harcèlement qui m’a visée est celle provenant d’une certaine frange de la communauté lesbienne quand j’ai commencé à parler de la biphobie du milieu. Pendant plusieurs jours des centaines et des centaines de commentaires insultants arrivaient sur mon compte. Mon nom était traîné dans la boue dans des discussions twitter impliquant des lesbiennes et des hommes trans et il était demandé de ne pas m’adresser la parole et de me bloquer sur les réseaux sociaux. Mon médecin traitant m’a diagnostiqué un syndrome de stress post-traumatique. Il m’a prescrit un arrêt de travail et des anxiolytiques.

Les insultes ont été accompagnées de menaces explicites : certaines affirmaient que des lesbiennes avaient décidé de me casser la gueule si elles me croisaient à la Mutinerie, un bar queer-lesbien parisien. En parallèle, des rumeurs malveillantes ont commencé à circuler, visant à abîmer mon image publique et à discréditer mon militantisme. On affirma par exemple que j’étais rémunérée par l’Église catholique pour pénétrer dans la communauté LGBT, me faire passer pour une personne queer et détruire le mouvement de l’intérieur. Une autre rumeur prétendait que j’aurais introduit mon mari dans ce bar lesbien pour « l’infiltrer » et que nous avions été tous deux exclus. Certaines internautes prétendaient même avoir été témoins directes.

La réalité était très différente. Je n’étais bien évidemment aucunement rémunérée par l’Eglise catholique et n’avais jamais touché de rémunération en lien avec mon militantisme. Quant à mon mari, issu des milieux catholiques traditionalistes, il était une personne réservée et contemplative, souvent mal à l’aise face à l’hypersexualisation de la société. Il n’avait jamais mis les pieds dans un lieu ou un événement queer, bien qu’il ait toujours soutenu mon activisme et mon cheminement spirituel pro-LGBT. Quant à la direction du bar de la Mutinerie, elle s’était montrée plusieurs fois bienveillante, prouvant que tout le milieu lesbien ne cautionnait pas ce harcèlement. Ainsi, bien que je sois identifiée comme une militante religieuse et qu’aucun élément ne corrobore ces histoires, mes détracteurices ont préféré bâtir un autre narratif : celui d’un couple libertin tombé en disgrâce après avoir tenté de « racoler » des femmes à la Mutinerie. Cette histoire servait également à attribuer à la Mutinerie un soutien implicite à des positions biphobes, ce qui était complètement faux.

Soyez certains que je n’ai rien contre les libertins. Seulement, après avoir passé des années à être vue comme « queer chrétien(ne) », la militante ringarde coincée et religieuse, j’étais surprise que ce soit la vie qu’on avait décidé de m’inventer à l’époque. Aujourd’hui, cinq ans après, une amie trans évoluant dans le milieu LGBT parisien me confiait qu’elle testait les gens en prononçant mon pseudonyme « queer chrétien(ne) » dans les discussions. S’il s’en suivait une diatribe contre mon contenu, elle ne disait rien, étiquetait la personne comme toxique et s’en tenait à distance. Moi et ma vidéo sommes toujours apparemment un sujet clivant dans les cercles parisiens. Je n’ai été que moyennement ravie d’apprendre que mon pseudonyme était devenu un détecteur à connarde dans les milieux underground.

Le harcèlement des militantes bisexuelles dépasse largement l’expérience individuelle. Il s’agit d’un phénomène structurel qui vise également les collectifs.

Cas d’étude : le harcèlement du Front d’Action Bisexuel

Quand le Front d’Action Bisexuel a été créé en septembre 2024, il a rencontré un succès immédiat grâce à la promesse de contenu politique et radical bi. Dans la semaine suivant sa création, il a été visé par une campagne de harcèlement en ligne (Fig. 9). Le péché du FAB ? Avoir présenté ses trois créateur·ices, accusé·es d’être composé uniquement de personnes blanches, d’avoir mis le mot radical dans leur bio et d’être en non-mixité sans hommes cis. Je ne connais aucun collectif féministe ou LGBT qui a subi de harcèlement de masse de la part d’autres militants féministes et LGBT sur la base de ces accusations. Pourtant, il s’agit de la description très banale de 90% des collectifs queers, féministes et radicaux en France.

Figure 9 : Exemple du traitement du harcèlement en ligne du FAB, Poste du 25 septembre 2024 du petit Nicallout, un compte dénonçant les violences communautaires

Parmi les harceleuses les plus actives, des lesbiennes radicales et des bisexuelles souhaitant se distancer des « mauvaises bisexuelles » du FAB. Pendant le harcèlement on pouvait lire des déclarations telles que : « Je suis une biphobe repentie, mais quand je vois la création du fab, j’ai envie de revenir sur ma décision » ou « on va jamais arrêter de vous attraper ». Ce harcèlement, je le rappelle, intervenait à un moment où le FAB n’avait rien posté d’autre qu’une présentation sommaire des personnes à la tête du FAB. Il leur était littéralement reproché d’exister et d’afficher qu’il s’agissait d’un compte militant pour une bisexualité politique.

Très rares sont les personnalités qui ont pris la défense du FAB à ce moment. Beaucoup ont eu peur que prendre position en leur faveur exposent aux mêmes conséquences. « Je n’ai presque plus d’anxiété quand j’ai une notification insta de nouveau message aujourd’hui » me confiait l’un·e des fondateurices plusieurs mois après. Elle aussi avait reçu un arrêt de travail juste après le harcèlement.

Trois mois après leur premier cyber-harcèlement, une deuxième campagne de harcèlement démarre, cette fois pour un post présentant la contribution des femmes bisexuelles dans le couple hétéro. Le post devient viral et fait plus de 9000 likes. Il rappelle que d’après les statistiques, les femmes bi sont plus victimes de violences conjugales que les femmes hétéros et que les isoler serait une erreur. Le texte tente de donner des éléments positifs et valorisants de ce que les femmes bi en couple hétéro nous apprennent et comment elles contribuent à leur échelle à combattre les normes et la binarité. La réponse est immédiate et plusieurs jours durant le FAB et les femmes bi sont humiliées par différentes personnes. Un compte humoristique lesbien de 2000 followers se démarque, attisant la haine contre le FAB. Elle publie un premier post, citant les propos d’un homme gay « C’était une meuf cis bi en couple hétéro qui a jeté la première pierre à Stonewall ». Puis partage les stories virulentes d’une personne trans déclarant : « On a autre chose à foutre dans « la communauté » que s’intéresser à votre besoin insatiable d’attention ». Le compte lesbien continue en partageant ensuite une série de stories agressives émanant d’une personne bi déclarant entre autres « Compter et dépeindre en long en large et en travers tout ce qui pourrait s’apparenter à une oppression dans votre vie, au regard de la conjoncture mondiale actuelle c’est outrancier. (…) à part ouin ouin et vous auto sucer comme des bons HSBC (Ndla : acronyme signifiant Homme Straight Blanc Cis dans le milieu féministe) là. On est pas ensemble du tout. Sachez qu’un bon nombre de bi vous pètent au nez ».

Tous les postes et stories partagés par le compte lesbien proviennent de plus petits comptes avec des audiences moindres. Le compte lesbien qui met en avant ces déclarations rajoute « pourquoi la majorité de mes potes bi relatent pas avec le fab ? Pourquoi quand on vous lit on a l’impression d’être dans un film écrit par Noémie Merlant ? » (NdlA : Noémie Merlant est une actrice française, connue pour son rôle lesbien dans Portrait d’une jeune fille en feu et son rôle transgenre dans A Good Man. Le jeu de Merlant est parfois critiqué dans le milieu queer où on rappelle régulièrement qu’elle serait hétéro).

Tous les éléments classiques de la biphobie sont présents dans la communication : les bi sont dépeintes comme privilégiées et en recherche d’attention. Leur contribution militante LGBT est minimisée. Leur besoin de communiquer sur l’oppression de la biphobie est associé à un caprice d’enfants gâtées. Le propos vise non seulement à humilier le FAB, mais à faire croire que le harcèlement vient de la communauté bisexuelle elle-même, alors même que le collectif rencontre précisément un succès immense et rapide dans la communauté bi et pan et que le principal relai de ce harcèlement est un compte lesbien. Moins d’un mois plus tard, le FAB devient le collectif bi français le plus suivi sur Instagram et subit une troisième vague de harcèlement.

Cette réaction épidermique à l’organisation des bi n’est pas juste malvenue. C’est un sabotage méthodique. L’utilisation des bisexuelles ayant le plus de biphobie intériorisée comme caution, et la connivence entre gays et lesbiennes pour dissuader l’organisation des bi est un problème qui ne date pas d’hier.

Les bi doivent militer pour les autres, mais pas pour eux

Si on arrive à convaincre les femmes bisexuelles qu’elles sont privilégiées, si on tue en elles toute velléité de reconnaître leur propre oppression, alors on s’assure qu’elles n’atteignent jamais le stade où elles souhaiteront s’organiser collectivement. Shiri Eisner évoque la façon dont les bi intériorisent ces discours biphobes et ne luttent pas pour leurs propres droits : « Dans les milieux « LGBT », Obradors mentionne la tendance de nombreux·ses bisexuel·le·s à négliger le militantisme bisexuel tout en consacrant la majorité de leur temps et de leur énergie au mouvement GGGG (principalement gay et lesbien). En effet, beaucoup de bisexuel·le·s vont même jusqu’à nier la nécessité d’une lutte bisexuelle distincte ou l’existence de problématiques spécifiques aux bisexuel·le·s. (…) Dans les contextes hétérosexuels, le même rejet de la bisexualité et des problématiques qui y sont liées s’observe également en relation avec d’autres sujets, de nombreux·ses militant·e·s bisexuel·le·s préférant concentrer leurs efforts sur des luttes perçues comme « plus importantes » que la bisexualité dans la hiérarchie symbolique des oppressions » (traduit de l’anglais, de Eisner 2013).

Ce discours est propagé sans aucune contradiction dans le milieu lesbien, présentant la bisexualité comme une identité qui n’est pas forte politiquement en plus d’être privilégiée. On ne peut fréquenter le milieu lesbien sans y être exposée quand on est une femme bisexuelle. Un exemple de ces discours s’illustre dans une vidéo virale de 2024, publiée par le compte Subwaytakes. Le concept est simple, un homme s’assoit dans le métro et tend un micro à des inconnus, leur permettant de s’exprimer sur un sujet qui leur tient à cœur. Dans cette vidéo, la discussion porte sur la « gentrification » de l’homosexualité par les femmes bisexuelles.

La gentrification, d’après Wikipédia, désigne en français québécois l’embourgeoisement ou la boboïsation. Il s’agit de « la transformations de quartiers populaires dues à l’arrivée de catégories sociales plus favorisées qui réhabilitent certains logements et importent des modes de vie et de consommation différents ». Les gentrifieurs créent généralement des dynamiques immobilières qui appauvrissent des populations locales préexistantes et mènent à leur expulsion. Les gentrifieurs sont l’équivalent urbain et social du parasitisme dans la nature. L’épisode sur le sujet dure une minute. « Beaucoup de personnes queers mènent une vie hétéro » déclare la jeune femme mise en avant. « Les bisexuel·les gentrifieurs plus précisément », rajoute-t-elle. L’intervieweur demande clarification :

– Les bisexuel·les gentrifieurs sont homophobes ?

– Oui.

– Je suis malheureusement hétéro. Je vais faire quoi ? Dire que je ne suis pas d’accord ? répond-t-il en plaisant.

– Vous êtes un allié, conclue-t-elle.

(Traduit de l’anglais, de Subwaytakes 2024)

Cette vidéo a fait 1,5 million de vues sur Instagram. Elle a perturbé beaucoup de mes contacts bisexuels mais est malheureusement l’illustration banale d’une entreprise de démoralisation qui dure depuis décennies, où la bisexualité est dépeinte comme une orientation privilégiée infiltrant le milieu LGBT.

Christine Delphy, dans Thank God, I am a lesbian, un documentaire canadien sur le lesbianisme datant de 1992, déclarait ne pas croire que la véritable bisexualité existe et rajoutait en parlant de la « véritable bisexualité » : « J’ai le sentiment commun à la majorité des lesbiennes et gays que c’est de la frime et une trahison politique. » Il ne s’agit pas d’une biphobie individuelle quand une intellectuelle lesbienne s’exprimant au nom de la communauté des gays et des lesbiennes, dans un film produit et diffusé dans la communauté, explique que la bisexualité n’existe pas et est une trahison politique. Delphy n’est d’ailleurs pas la seule à tenir ce discours. Une longue séquence est dédiée à des déclarations biphobes de plusieurs des interviewées, déclarant tour à tour que ce n’est pas possible d’être bi, que la bisexualité n’existe pas ou que les bi sont juste des gens qui ne savent pas choisir. Ce n’est pas seulement la biphobie d’individus qui s’exprime là. Cette biphobie a été mise en valeur sans contradiction par Laurie Colbert et Dominique Cardona, les réalisatrices du documentaire. Cette séquence montre la volonté des réalisatrices de donner une plateforme aux idées biphobes. Le film a pu exister sans aucun backlash pendant les trente années qui ont suivi. Aujourd’hui encore, le documentaire disponible gratuitement sur Youtube suscite des réactions enthousiastes et est considéré comme un document positif et important pour la communauté lesbienne. Il s’agit bel et bien de la biphobie de la communauté lesbienne.

Stéphanie Ouillon (Wohosheni), artiste et historienne de la bisexualité, montre le processus de dissuasion d’organisation politique des bisexuelles en France dans les années 70 grâce à l’analyse des archives du FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire). On y découvre que les bisexuelles étaient présentes, que leurs revendications de simplement parler ou militer pour la bisexualité étaient silencées et qu’elles étaient sommées de militer pour l’homosexualité seulement. Ce discours, disqualifiant la possibilité que les bisexuelles militent pour leur propre cause, et insistant pour qu’elles ne militent que pour l’homosexualité est même présenté comme une tactique assumée du FHAR dans le documentaire « le FHAR » de Carole Roussopoulos de 1971. Une militante lesbienne justifie la silenciation des bi comme stratégie de lutte du FHAR, puis la réalisatrice coupe au montage le début de protestation d’une militante bisexuelle présente (Wohosheni 2023). Ainsi, on peut voir que cette stratégie de harcèlement ciblé contre un militantisme bi radical et politique, au profit du militantisme uniquement homosexuel est présent depuis plus de 50 ans.

Cette stratégie fonctionne. Entre 1970 et 2010, aux USA, moins de 0,02% des fonds alloués au militantisme LGBT ont financé des projets centrés sur la population bi (Bowen et al., 2012). Les bi militent pourtant, mais pas pour eux. Eisner déjà soulignait cette dimension d’exploitation où le travail militant des bi est utilisé au service des autres minorités sexuelles : « Les fruits du travail des militant·e·s bisexuel·le·s sont souvent utilisés au profit des personnes gays, sans que cela ne profite à la communauté bisexuelle, que ce soit en termes de visibilité, de capital symbolique ou de divers gains matériels. En effet, les bisexuel·le·s ont été parmi les fondateur·rice·s et les dirigeant·e·s du mouvement de libération gay, mais leur importance et leurs contributions ont souvent été ignorées ou leur bisexualité effacée. À titre d’exemple classique, Obradors cite la militante bisexuelle Brenda Howard, qui a imaginé et initié la première marche des fiertés après la rébellion de Stonewall, et dont la contribution fondamentale au mouvement LGBT a été pratiquement effacée de l’histoire communautaire » (traduit de l’anglais, de Eisner 2013).

Ainsi, l’exploitation des bi et le sabotage de leur communauté a considérablement retardé les avancées en termes de droit et de lutte contre les discriminations. La perte pour la communauté bi est inestimable. On parle d’années perdues et de militantes usées et abimées par leur harcèlement et leur silenciation. Mais combien d’années au juste avons-nous perdues ?

Comment mesurer le retard qu’a pris le militantisme bi en raison du sabotage ?

Quand j’ai décidé d’estimer le retard du militantisme bi, il m’a fallu trouver un indicateur tangible pour comparer la progression du militantisme gay, lesbien et bisexuel. Il me fallait observer des phénomènes comparables entre les différents groupes, mais qui n’invisibiliseraient pas l’impact des bi. Sans quoi j’étais certaine de surestimer le retard que je cherchais à estimer. Si par exemple, je décidais d’observer le nombre de bar bi en comparaison aux établissements étiquetés lesbiens et gays, je pourrais avoir la fausse impression que le militantisme bi n’a pas du tout commencé. Or ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de bar pour la communauté bisexuelle uniquement que les militant·es bi n’ont aucune influence sur la société. Par ailleurs, il s’agit d’un indicateur de vitalité économique, pas d’influence sociale.

Il me fallait un indicateur stable, que je pouvais tracer de 1960 à nos jours, qui soit standardisé et qui reflète nos préoccupations sociales de fond. Mon choix s’est porté sur les publications scientifiques, plus particulièrement sur trois types de travaux : les articles incluant les différentes orientations sexuelles, les articles thématiques et les articles ultra spécialisés (Fig.10).

Figure 10 : Définition et exemples d’article incluant, thématique et ultra spécialisé.

L’avantage avec cette méthode, c’est que je peux estimer le nombre de publication par année de 1960 à nos jours et qu’il s’agit d’un indicateur stable et standardisé. Chaque année, des millions d’articles scientifiques sont publiés. Ces articles sur lesquels je me suis basée ne sont par ailleurs pas simplement des posts de blog, mais des articles publiés dans des livres ou des revues scientifiques, assurant un certain niveau de sérieux. Cette méthode permet également de quantifier l’activisme bi et son influence, même petit et indirect. Cette façon de calculer possède ses propres limites, mais m’a semblé un indicateur valable pour mesurer la pénétration des enjeux gays, lesbiens et bi dans la société. Je détaille la méthodologie de recherche des articles, ainsi que les données brutes en Annexe.

Dans un premier temps, je me suis penchée sur les articles thématiques bisexuels. Ces articles possèdent le mot « bisexual » dans leur titre, mais pas les mots « lesbian », « gay » ou « homosexual ». C’est-à-dire que l’article parle principalement des bisexuels même s’ils mentionnent les lesbiennes, les gays ou les homosexuels en général dans le corps de texte. Puis j’ai regardé à quelle époque il y avait autant d’articles thématiques sur les homosexuels (lesbiennes et gays confondus). Cette méthode de calcul révèle un retard d’autonomie de 39 ans pour la communauté bisexuelle (Fig. 11).

Figure 11 : Retard d’autonomie calculé sur la base des articles thématiques selon qu’ils sont centrés sur les bisexuels, ou sur les gays, les lesbiennes ou les homosexuels, publiés dans chaque décennie, de 1960-1969 à 2010-2019.

J’ai regardé dans un second temps le nombre d’articles scientifiques bisexuels ultra spécialisés, c’est-à-dire les écrits qui contiennent le mot « bisexual » dans le titre, mais ne mentionnent à aucun moment les mots clés « gay », « lesbian » ou « homosexual » dans le corps de texte. Puis j’ai regardé à quelle époque les articles ultra spécialisés des gays étaient aussi nombreux que ceux mentionnant les hommes bi, et à quelle époque les articles ultra spécialisés sur les lesbiennes étaient aussi nombreux que ceux mentionnant les femmes bi. Comme il m’était difficile d’estimer quels articles ultra spécialisés sur le terme « homosexual » parlait des gays et des lesbiennes ensemble, ou des gays ou des lesbiennes, j’ai écarté ces articles de mon calcul. Ainsi, cette méthode de calcul sous-estime le retard militant bi, mais permet tout de même de voir s’il y a un retard différent pour les hommes et les femmes bi.

Figure 12 : Calcul du retard d’autonomie de la communauté des femmes bisexuelles, basé sur la littérature ultra spécialisée sur les mots clés « gay », « lesbian », et « bisexual », publiés dans chaque décennie, de 1960-1969 à 2010-2019.

Figure 13 : Calcul du retard d’autonomie de la communauté des femmes bisexuelles, basé sur la littérature ultra spécialisée sur les mots clés « gay », « lesbian », et « bisexual », publiés dans chaque décennie, de 1960-1969 à 2010-2019.

Avec cette méthode de calcul, j’évalue le retard d’autonomie à 37 ans pour la communauté des femmes bisexuelles (Fig. 12) et de 47 ans pour celle des hommes bisexuels (Fig. 13). Ainsi, il y a bien un retard différent dans l’autonomie des hommes par rapport aux femmes. Le retard d’autonomie est une chose, celui d’inclusion en est une autre. Il m’importait également de comprendre quelle était la place des bi dans la communauté LGBT et d’évaluer leur inclusion et son éventuel retard.

Retard d’inclusion

Pour ce calcul, j’ai regardé tous les articles généralistes incluant le mot « bisexual » dans leur titre, que l’article porte sur les bisexuels seuls, ou sur les gays ou les lesbiennes également. En comparant la littérature incluant les femmes bisexuelles, et celles incluant les lesbiennes, ainsi que les hommes bisexuels comparés aux hommes gays, j’obtiens une estimation du retard d’inclusion. Il est de 14 ans pour les femmes bisexuelles et de 20 ans pour les hommes bisexuels (Fig. 14). Je n’ai pas inclus les articles portant le terme « homosexual » dans le titre pour simplifier les calculs. Cela signifie qu’il s’agit d’une estimation basse du retard d’inclusion qui est en réalité probablement plus élevé. Ces estimations par ailleurs sont approximatives. Elles ne prennent pas en compte par exemple le fait que la population bisexuelle est plus nombreuse que celle des lesbiennes et des gays réunis. A niveau de militantisme égal, il devrait y avoir plus d’articles sur les bi en toute logique, puisqu’ils sont plus nombreux. Les résultats sont donc sous-estimés via deux facteurs différents.

Figure 14 : Calcul du retard d’inclusion basé sur les articles incluant les différentes communautés LGB, publiés dans chaque décennie, de 1960-1969 à 2010-2019.

Ainsi, si je me base sur un indicateur académique, à savoir le nombre de publications scientifiques publié par décennie, il y avait de 2010 à 2019 un retard d’autonomie du militantisme bi sur le militantisme lesbien estimé entre 37 et 39 ans, selon que je regarde les articles ultra-spécialisés ou thématiques, et un retard d’inclusion de 14 ans. Le retard est encore plus important quand on compare les hommes bi aux hommes gays avec un retard d’autonomie évalué entre 39 et 47 ans, et un retard d’inclusion de 20 ans. Ces chiffres montrent que la communauté LGBT peine à intégrer réellement les personnes bisexuelles, et que les tentatives de militantisme autonome bi sont en retard.

Ce retard, que j’estime en partie causée par l’oppression biphobe institutionnelle de la communauté LGBT a des conséquences tangibles. Vous vous souvenez quand je vous proposais d’imaginer une société où tout le monde est bienveillant et où le système continue d’opprimer ? Je vous propose que nous refassions cet exercice de pensée : la communauté lesbienne n’est composée que des lesbiennes les moins méfiantes du monde et les plus bienveillantes. Visualisez cette lesbienne accueillante avec les femmes bi dans un festival lesbien, celle qui rassure ses amies bi sur la place des bisexuelles dans la communauté et de leur légitimité, celle qui prend la défense des bi quand elle entend une blague dénigrant leur communauté et se positionne publiquement contre leur harcèlement. En effet, nombre de lesbiennes sont alliées des bi. Alors faisons l’exercice de pensée de prétendre qu’elles sont désormais les seules que les bi croisent. Imaginons que nous sommes donc en 2025 et que tout le monde est gentil. La communauté bisexuelle a toujours presque quarante ans de retard. Elle consiste toujours en quelques comptes Instagram et collectifs enthousiastes et motivés mais dispersés. Le point d’arrivée des femmes bi dans la communauté LGBT reste donc la communauté lesbienne.

La communauté lesbienne comme point d’arrivée des femmes bi, et ses conséquences

En réaction à l’homophobie de la société, les lesbiennes ont créé leurs espaces. Dans ces lieux elles reprennent le pouvoir et affirment leur identité : elles aiment les femmes et n’aiment pas les hommes. Cette réaffirmation passe parfois par le fait de ridiculiser ce qui les opprime, à savoir les hommes et l’hétérosexualité. Cela se traduit par des petites plaisanteries, des références, des sketchs, des slogans. Cette réaction, il est important de le noter, est légitime, saine et bénéfique pour les lesbiennes. Je mets dans tout ça les slogans comme « libère-nous du mâle », les plaisanteries sur le fait que le temps que prend un rapport hétéro est celui nécessaire à une lesbienne pour retirer ses bagues, le stand up où une comédienne décrit l’époque ridicule où elle croyait qu’elle était hétéro en mimant une levrette humiliante avec un homme médiocre, ou les textes référant aux « hétéra » comme cause désespérée pour laquelle on prie.

Ce serait sans dommage s’il existait un milieu bisexuel-lesbien à part et que ce mécanisme de défense compréhensible ne venait pas imprégner les femmes bisexuelles qui essayent d’évoluer dans le milieu lesbien.

Une femme bisexuelle en couple hétéro qui évolue dans le milieu lesbien, y est exposée de façon répétée au dénigrement des couples hétéro. Ce dénigrement, sain et bénéfique pour les lesbiennes, ne l’est pas pour les bi, qui ont des outils pour survivre à l’homophobie différents. Les bi bénéficient mieux à mon sens des stratégies psychologiques liées à l’autocompassion que ceux de renforcement de l’estime. Les femmes bisexuelles en couple hétéro baignant dans les milieux lesbiens finissent en général par avoir honte de leur partenaire et de leur relation. Il ne s’agit pas d’hétérophobie, il s’agit de biphobie structurelle. En effet, les femmes hétérosexuelles peuvent évoluer librement dans les milieux féministes mainstream où leurs relations sont la norme, et les violences sexistes qu’elles vivent dans leur couple sont source de solidarité et non d’humiliation et d’infantilisation. Si elle se sent heurtée par le milieu lesbien, une femme hétéro peut littéralement ne plus le fréquenter, ça ne changera rien à sa vie. Les femmes bisexuelles, elles, sont présentes dans le milieu lesbien en raison de leur attirance homosexuelle et de l’absence de communauté bisexuelle organisée. C’est la cohabitation de leur homosexualité et hétérosexualité qui fait qu’où qu’elles aillent, une partie de leur désir se verra humilié.

La structure créé cette situation, où même entourée de lesbiennes dans les faits non-biphobes, les bisexuelles ne peuvent pas s’épanouir dans un milieu qui n’est pas adapté pour elles. L’absence de communauté bisexuelle les expose à des effets négatifs répétés et pervasifs, où une partie de ce qu’elles sont est jugée comme moins désirable et honteuse, ici leur partie hétéro.

L’absence de communauté bisexuelle, causée par le sabotage du militantisme bi au sein de la communauté LGBT créé cette situation. Le retard du militantisme bi a également des effets hors de la communauté LGBT, dans la société.

L’exemple des structures d’accueil pour victimes de violences conjugales

Les femmes bi sont plus victimes de violences conjugales que les femmes hétérosexuelles et lesbiennes (Bermea et al., 2018). Pourtant, les structures d’État dédiées aux violences conjugales sont calibrées pour des victimes hétérosexuelles. Aucune formation n’est dispensée concernant l’accueil spécifique des femmes bisexuelles, pourtant en première ligne, ni des femmes lesbiennes d’ailleurs. L’immense majorité de la société ignore même qu’il y a un problème bi dans les violences conjugales. Cela résulte en une aggravation de la situation puisque les femmes bi, faisant face à des structures où elles savent que leur expérience pourrait être mal reçue, reportent beaucoup moins les violences vécues que les lesbiennes et les hétérosexuelles (Flanders et al., 2019).

Il peut être difficile de comprendre comment la biphobie intervient dans ces dynamiques, alors je vous invite à un exercice d’imagination. Visualisez-vous dans les situations suivantes.

D’abord, envisagez un cas typiquement bisexuel : vous avez subi des violences sexuelles dans le cadre d’une expérience à plusieurs impliquant des hommes et des femmes. Vers qui pourriez-vous vous tourner pour demander de l’aide sans craindre d’être jugée ? Quel·le professionnel·le vous semblerait suffisamment ouvert·e d’esprit pour vous écouter sans préjugés ? Un·e policier·ère ? Une assistante sociale ? Votre médecin traitant ?

Maintenant, imaginez que vous quittez votre mari pour commencer une nouvelle vie avec une femme, et qu’il devient violent en réaction. Ou à l’inverse, supposez que vous avez un passé lesbien et que votre partenaire actuel vous dévalorise constamment à ce sujet, nourrissant une jalousie excessive. Vous tentez alors d’alerter un proche, ou votre médecin. En réponse on vous explique qu’il faut se mettre à sa place le pauvre, que c’est normal qu’il le vive mal ou qu’il soit anxieux.

Ou bien, imaginez que vous êtes tombée éperdument amoureuse d’une femme et que, dans le cadre d’une relation adultérine, cette dernière commence à vous maltraiter physiquement.

Auriez-vous peur qu’on vous reproche d’avoir trompé votre mari, comme si cela justifiait les violences subies ? Redouteriez-vous qu’on balaie vos expériences, en affirmant que les femmes ne peuvent pas être violentes ou réellement dangereuses ? Craindriez-vous que les professionnel·les vous perçoivent comme indigne de confiance, ou qu’on vous rabaisse ? Vous pouvez sans doute percevoir, comme moi, à quel point votre statut de victime pourrait être remis en question ou utilisé contre vous, vous exposant davantage au jugement qu’au soutien attendu. Les femmes hétéros ont déjà beaucoup de mal à trouver de l’aide quand elles font face à des violences conjugales. Le stigma pesant sur les femmes activement bisexuelles, les dépeignant comme manipulatrices, infidèles et hypersexuelles s’ajoute. Obtenir le statut de « bonne victime » innocente et défendable est plus compliqué encore pour celles qui s’adonnent à une sexualité bi.

Les violences conjugales impactant les femmes bi au comportement sexuel hétéro

Poursuivons cette expérience de pensée avec une situation où les actions sont moins explicitement liées à la bisexualité, mais où le contexte en reste imprégné. Imaginez que vous êtes une femme bisexuelle qui a fait son coming out, mais qui n’a jamais eu de relation avec une femme. Votre conjoint, d’abord curieux, commence à insinuer qu’il aimerait un plan à trois. Avec le temps, il montre un manque de respect croissant : il enfreint vos limites et multiplie les remarques dégradantes. Pour lui, vous n’êtes pas une femme comme les autres ; vous êtes une « petite salope » qui aimerait manger à tous les râteliers. Il ne le dit pas ouvertement, mais son regard et ses actions sont profondément teintés par des stéréotypes biphobes.

Sa jalousie devient maladive, particulièrement envers d’autres hommes, car il associe votre bisexualité à la promiscuité et craint sans cesse que vous le trompiez. Les violences verbales s’intensifient, jusqu’à ce qu’elles culminent en une agression physique ou sexuelle d’une violence inouïe.

Voici ma première question : auriez-vous conscience que votre bisexualité joue un rôle dans ces violences conjugales ? La plupart des femmes bisexuelles victimes de violences conjugales graves avec qui j’ai échangé n’avaient jamais établi ce lien. Pourtant, lorsque je leur ai demandé si leurs partenaires étaient au courant de leur orientation et s’ils mentionnaient les plans à trois, plusieurs ont reconnu que c’était le cas, et que ces blagues insistantes étaient particulièrement pesantes.

Les études montrent qu’une perception négative de la bisexualité et une suspicion d’infidélité de la part de l’auteur des violences était le premier facteur prédictif de violence conjugales commises contre les personnes bi (Turell et al., 2018).

Ma deuxième question est la suivante : si vous identifiez ce lien entre mauvais traitements et perception négative des femmes bi, seriez-vous prête à en parler à l’officier de police chargé de prendre votre plainte ? Pensez-vous qu’il comprendrait de quoi vous parlez et qu’il pourrait même reconnaître une circonstance aggravante liée à ces stéréotypes ? Ou, au contraire, craignez-vous que révéler votre bisexualité n’entraîne des questions déplacées ou un manque de sérieux face à votre situation ? Vos amis vous soutiendraient-ils ? Et concernant la communauté LGBT, pensez-vous qu’on vous y prendra au sérieux, ou qu’on vous accusera de vous victimiser et de faire passer une banale histoire de sexisme pour de la biphobie ? Visualisez la scène : vous êtes bi, vous avez vécu des violences conjugales dans votre couple hétéro, vous lisez un article sur le fait que les femmes bisexuelles en couple hétéro courent de plus grand risque que les autres. Dans la section commentaire, une membre de la communauté LGBT a commenté « ouin ouin ». C’est un des premiers commentaires que j’ai dû modérer sur l’un de mes postes sur les violences conjugales vécues par les femmes bi en couple hétéro. Comment évaluez-vous la chance de pouvoir trouver de l’aide au sein de cette communauté après avoir lu ce commentaire ?

La recherche a montré que les femmes bi reçoivent moins de soutien quand elles partagent avoir été victime de violences sexuelles (Salim et al., 2022).

Violence conjugale et biphobie intériorisée

Je vous propose un dernier exercice de pensée sur une situation encore moins bisexuelle en apparence. Imaginez que vous êtes une femme bisexuelle qui sait qu’elle l’est, mais ne l’a jamais dit à personne.

Imaginez que vous êtes une adolescente bi. Vous commencez à ressentir des émotions confuses que vous n’arrivez pas à nommer. À chaque fois que vous voyez une fille qui vous plaît ou un garçon qui vous attire, une voix intérieure vous murmure : « Ce n’est pas normal. » Pas parce que vous ressentez du désir, mais parce que ce désir n’entre dans aucune case claire. Vous entendez dire que l’homosexualité est une orientation sexuelle, tout comme l’hétérosexualité. Mais la bisexualité est plutôt un mode de vie et un choix personnel. Dans votre tête, vous n’êtes pas lesbienne. Vous êtes une hétéro avec un penchant vicieux pour les femmes. Pire, vous en venez à croire les stéréotypes biphobes et déduisez que c’est vous qui choisissez d’avoir ces attirances anormales. Vous grandissez, et dans les films que vous voyez, les femmes comme vous sont des séductrices hétéro psychopathes ou des trainées. Les rares fois où les adultes mentionnent la bisexualité, c’est pour en dire des choses négatives. Vous commencez à craindre d’être comme ces femmes et cette crainte s’immisce dans vos rapports avec les hommes. À mesure que vous vieillissez, ce sentiment ne disparaît pas, il change de forme. Maintenant, il murmure : « Tu es l’une d’entre elles. »  Bien que vous n’ayez des relations qu’avec les hommes, votre biphobie a contaminé toute votre sexualité que vous voyez comme déviante sans vraiment en comprendre la raison. Votre estime personnelle se dégrade. Quand vous commencez une relation qui s’avère maltraitante, vous minimisez les violences. Et si quelqu’un insinue que vous l’avez peut-être un peu cherché, vous y croyez. Une petite voix vous rappelle que dans l’histoire, vous êtes une séductrice manipulatrice et un peu malsaine.

Les femmes bi qui adhèrent aux stéréotypes négatifs sur la bisexualité sont plus à risque de développer des symptômes traumatiques quand elles vivent des violences sexuelles et ne sont pas soutenues (Salim et al., 2022).

Si la société connaissait les statistiques sur la biphobie, on comprendrait sans effort ce qui se passe quand tout le monde croit que les femmes bi sont détestables, y compris elles. Elles ne sont pas seulement en danger quand elles couchent avec plusieurs genres, quand elles alternent, ou quand elles ont fait leur coming out. Elles sont fragilisées dès qu’elles intègrent les stéréotypes négatifs sur leur communauté, ces clichés les dépeignant comme d’horribles manipulatrices hypersexuelles. Toutes les femmes bisexuelles n’intégreront pas ces messages. Mais celles qui le feront seront plus vulnérables.

Par ailleurs, comment savoir qu’on est une population à risque, quand cette information n’est même pas connue de la plupart des centres LGBT ? Comment même l’imaginer quand un des premiers stéréotypes visant notre communauté est que nous sommes une communauté privilégiée ?

A tous les niveaux la biphobie va piéger les femmes bisexuelles victimes de violences conjugales et sexuelles. En leur mettant dans la tête qu’elles sont responsables, qu’elles ne sont pas prioritaires, qu’elles sont en fait privilégiées ou qu’elles ne méritent pas d’être défendues. Le harcèlement du FAB par exemple, accusait un poste informant sur les violences conjugales d’être une tentative d’attirer l’attention. Le système biphobe achève les femmes bi en calibrant des structures d’accueil pour les femmes hétérosexuelles, en mettant sur leur chemin des acteurs non formés et eux-mêmes sensibles aux discours biphobes, en n’ayant aucune communication sur le sujet, pas même dans les endroits qu’elles fréquentent où elles pourraient être informées, orientées et soutenues, et en harcelant les bi qui essayent de communiquer sur ces chiffres.

Pour que les informations sur la vulnérabilité et les spécificités des bi circulent il faut que le militantisme bisexuel fasse son travail, relaie les études scientifiques, mette l’Etat sous pression. Pour accomplir toutes ces actions, il faut qu’il y ait une communauté militante bisexuelle organisée, financée et structurée.

Certains gays et lesbiennes découragent l’autonomie des personnes bi, mais progressivement acceptent à contre-cœur de les inclure dans la communauté LGBT. Ainsi on pourrait se dire que la communauté LGBT prend en charge les bi, puisqu’elle leur refuse l’autonomie ? Ce n’est absolument pas le cas. Cette exclusion des femmes bi des systèmes de prise en charge des victimes de violences conjugales n’est pas le seul abandon des femmes bi. On rencontre les mêmes dysfonctionnements concernant le dépistage des IST dans la communauté LGBT.

Cas d’étude : Un centre de soin communautaire

En 2022, une femme bisexuelle polyamoureuse que j’appellerai Alice souhaitait qu’un dépistage trimestriel soit réalisé pour elle, son mari et son amante régulière. Elle contacte un centre de soin communautaire. Sa partenaire est déjà suivie et dépistée dans cette structure, car elle est lesbienne et connait bien les associations locales LGBT. C’est d’ailleurs elle qui lui a recommandé ce centre, reconnu pour son accueil bienveillant et non jugeant. Au téléphone, Alice demande un rendez-vous pour elle et son mari, l’opérateur, immédiatement alerté lui demande gentiment si elle sait qu’elle appelle un centre de soin pour les publics vulnérables et si elle est concernée. Alice réfléchit, puis explique qu’elle ne s’en était pas rendu compte et qu’elle préfère céder sa place à des personnes qu’elle juge plus prioritaires. Elle se tourne donc vers son médecin traitant. Ce dernier suit toute la famille, dont ses enfants en bas âge. Craignant d’être jugée, elle ne lui a pas dit qu’elle avait plusieurs partenaires, soit une sexualité dite à risque. Le médecin refuse de lui prescrire des analyses complètes et se contente de lui proposer un dépistage du VIH après plusieurs demandes, sans inclure la syphilis, la gonorrhée, le chlamydia, infections en circulation active dans les relations entre femmes cis.

J’ai pris l’initiative de contacter ce centre communautaire l’année suivant l’incident, leur expliquant le problème et leur suggérant de se former sur l’accueil des publics bisexuels. L’employé me répond par un message enthousiaste expliquant qu’il n’y a pas de problème, que le centre accueille également les femmes bisexuelles en couple hétérosexuel si elles le souhaitent. Malgré cette bienveillance, le centre n’est absolument pas formé sur la question, sinon les employés sauraient que les femmes bisexuelles ont souvent intériorisé l’idée qu’elles ne font pas vraiment partie de la communauté, qu’elles ne sont pas à risque et qu’elles sont privilégiées. Poser la question : « faites-vous partie d’un public vulnérable ? » à une bisexuelle, comme cela avait été fait pour Alice a de grandes chances de provoquer une auto-exclusion. Pour pallier ce problème, le centre aurait pu mettre en place une procédure d’accueil différente, permettant de continuer de prioritiser le public le plus vulnérable sans provoquer l’auto-exclusion des femmes bisexuelles en couple hétéro. Un protocole intégrant les enjeux bisexuels pourrait, par exemple, préciser clairement lors du triage téléphonique que le centre accueille aussi les femmes bisexuelles, même en relation hétéro, ainsi que les autres populations à risque mentionnées sur leur site.

J’aimerais ne pas avoir à parler de choses si triviales et inintéressantes en 2025. La question bisexuelle n’est pas si complexe que ça. Elle est juste en retard. Et ce retard ne se résorbera pas tout seul, en partie parce que la biphobie structurelle est soutenue par l’appareil médiatique, comme le montre le cas d’étude qui suit.

Cas d’étude : Le traitement de la surmortalité bisexuelle dans les institutions médiatiques 

Le 1er mai 2024, l’université Harvard publie un communiqué de presse sur une grande étude réalisée par ses équipes. Cette étude révèle que les femmes bisexuelles et lesbiennes ont une espérance de vie plus courte que les femmes hétérosexuelles. Pour faire leurs calculs, les chercheur·euses ont utilisé les données de plus de 100 000 infirmières de la Nurses’ Health Study II sur près de 30 ans. Cette analyse montre que les femmes bisexuelles ont une espérance de vie significativement plus courte que celle des lesbiennes. Les femmes des minorités sexuelles meurent en moyenne 26 % plus rapidement que les femmes hétéros. Parmi elles, les femmes bisexuelles présentent une rapidité de mortalité augmentée de 37 % et les lesbiennes de 20 %. Dans le communiqué de presse d’Harvard, Brittany Charlton, coautrice principale, alerte sur la situation spécifique des femmes bisexuelles, rappelant qu’elles subissent des pressions tant de l’extérieur que de l’intérieur de la communauté LGBTQ, dues à la biphobie. Elle note également que les personnes bisexuelles sont souvent exclues des communautés, leur orientation étant mal comprise.

Bien que je me lamente sur l’inefficacité et le retard des militantes bisexuelles, cette étude possède une spécificité extraordinaire. Il y a trente ans, quelqu’un a fait en sorte que dans le recensement de ces 100 000 infirmières il y ait une case « bisexuelle » et une case « lesbienne » présente dans les questionnaires. J’ignore à qui nous devons cette mesure et nous ne le saurons probablement jamais, mais j’aimerais rendre hommage à la (ou les) bisexuelle casse-couille dont la persévérance a mené à cette décision, il y a trente ans et qui a permis à une équipe de Harvard de réaliser des calculs complexes sur un aussi grand jeu de données. Je crois qu’il n’y a guère que les scientifiques qui se figurent ce que représente trente ans de données sur 100 000 individus et à quel point c’est excitant. « La bisexuelle casse-couille inconnue » est un trésor national. En tant que scientifique qui a rarement eu à gérer plus de 400 données et six mois de suivi à la fois, j’éprouve une très forte émotion tant à l’égard de la casse-couille inconnue, qu’à l’égard de Sarah McKetta, Tabor Hoatson, Landon Hugues, Bethany Everett, Sebastien Haneuse, Bryn Austin, Tonda Hugues et Britanny Charlton qui ont préparé les données et réalisé les analyses statistiques.

Maintenant que j’ai parlé des éléments positifs de cette histoire, passons à l’oppression systémique de l’institution médiatique. Pour communiquer sur la découverte de ses chercheur·euses, Harvard titrait « Bisexual, lesbian women die earlier than heterosexual women » (traduction : les femmes bisexuelles et lesbiennes meurent plus tôt que les femmes hétérosexuelles). Les bisexuelles sont premières dans le titre, en accord avec la découverte : elles meurent plus tôt que les lesbiennes et que les femmes hétéros. Comment l’information a-t-elle été partagée dans la presse ? A de rares exceptions, les bisexuelles sont systématiquement en deuxième position, voir absente du titre (Tableau 1, Fig. 15).

Figure 15 : Traitement médiatique de la surmortalité des femmes bisexuelles dans la presse : Un cas d’effacement des bi

Ainsi U.S. News, le troisième magazine le plus vendu des Etats-Unis titre « Les lesbiennes, les femmes bisexuelles ont plus de chance de mourir plus tôt que leurs pairs hétéros » (traduit de l’anglais). Le Daily Mail quant à lui ne mentionne que les lesbiennes dans son titre. Sur la totalité des média anglophones ayant relayé l’information en 2024, 87% ne mentionnent pas les femmes bi en premier et plus d’un quart ne les y nomment même pas, utilisant des mots génériques comme « femme queers », « minorité sexuelle », ou mentionnant les lesbiennes, mais pas les bisexuelles. La palme revient à MSN qui titre « les femmes LGB ont plus de chance de mourir plus tôt que les hétéros » (traduit de l’anglais), incluant donc les gays !

La presse LGBT suit la tendance. Sur les cinq médias LGBT qui parlent de l’information, seulement un –Q Voice News– mentionne les bisexuelles en premier. L’article de PinkNews en particulier se démarque par sa confusion et sa désinformation. Le 5 mai 2024, on peut y lire un titre qui invisibilise les femmes bi : « les femmes queers ont plus de chance de mourir plus tôt que les femmes hétéros, et pas juste en raison de leur santé mentale » (traduit de l’anglais). L’article est classé dans la catégorie « lesbienne » du magazine.

Tableau 1 : Titres de presse d’avril 2024 à décembre 2024, relayant l’article de McKetta et al., 2024 sur la surmortalité des femmes bisexuelles et des lesbiennes. Les médias accompagnés d’une (*) sont des média LGBT.

Media[Bi women] comes first in the title[Bi women] mentionned in the titleTitle visible in google research enginePublication Date
Harvard – Original team CommunicationYesYesBisexual, lesbian women die earlier than heterosexual women05/01/2024
NBC NewsNoYesLesbian and bisexual women die earlier than straight women, decadeslong study finds05/10/2024
New York PostYesYesBisexual and lesbian women die younger: study04/26/2024
U.S. News & World ReportNoYesLesbian, Bisexual Women More Likely to Die Early Than Straight Peers05/13/2024
PeopleNoYesLesbian and Bisexual Women More Likely to Die Earlier Than Straight Women05/13/2024
Advocate*NoYesLesbian and bisexual women live shorter lives than straight women. Here’s why05/09/2024
Women’s AgendaNoYes‘It kills to be discriminated against’: Lesbian and bisexual women more likely to die earlier05/14/2024
Daily MailNoNoLesbian women die 20 percent younger than straight women due to stress of ‘toxic’ social stigma, according to04/02/2024
London Evening StandardNoYesWhy do lesbian and bisexual women have higher mortality rates?05/31/2024
MSNNoYesWhy do lesbian and bisexual women have higher mortality rates?05/31/2024
Hindustan TimesNoYesLesbian, bisexual women experience higher mortality risk than heterosexual due to impact of ‘toxic’ social stigma: Study04/26/2024
Pink News*NoNoQueer women more likely to die earlier than hetero …05/14/2024
Diva MagazineNoNoWhy are queer women more likely to die earlier than …07/26/2024
MSNNoNoLGB women are more likely to die earlier than hetero …05/14/2024
Urban Health TodayYesYesBisexual, Lesbian Women More Likely to Die Earlier than …12/10/2024
SAGE – Advocacy & Services for LGBTQ+ Elders*NoYesStudy Reveals Early Death Rates Among Lesbian and …06/11/2024
Deparment of Population MedicineNoNoPremature mortality higher among sexual minority women, …04/25/2024
YahooNoYesLesbian and bisexual women die earlier than straight …05/10/2024
Philadelphia Gay New*NoYesStudy: Lesbian, bisexual women die earlier than …05/15/2024
National Network to Eliminate Disparities in Behavioral HealthNoYesLesbian and Bisexual Women Die Earlier Than Straight …06/19/2024
Q Voice News*YesYesBisexual women, lesbians die sooner than heterosexual …05/13/2024
AOLNoYesLesbian and bisexual women die earlier than straight …05/10/2024
Nursing CenterNoNoDoes Sexual Orientation Impact Mortality in Females?05/08/2024
AudacityNoYesLesbian and Bi-sexual women die earlier than straight …05/15/2024

Le chapeau immédiatement après le titre utilise cette expression absurde de « femmes LGB » où les hommes gays sont des femmes queers comme les autres apparemment. Alors même que la chercheuse McKetta leur accorde une interview vidéo disponible en vignette, mettant l’accent sur le sort des femmes bisexuelles en particulier, la journaliste produit un discours mêlant fausses informations et incertitudes. Elle mélange les statistiques et inclue les lesbiennes dans les statistiques de mortalité des femmes bisexuelles, expliquant que les lesbiennes et les femmes bisexuelles ont des chances de mourir plus tôt que les hétéros, atteignant une mortalité accrue de 37% par rapport aux femmes hétéros. Or 37%, ce sont les chiffres pour les bisexuelles. Les lesbiennes d’après l’études ont un risque de mourir 20% plus rapidement, et quand on mélange les femmes lesbiennes et bi, on atteint une mortalité plus rapide de 26%. Les bonnes statistiques sont détaillées plus tard dans un texte confus qui n’explique jamais vraiment que les bisexuelles ne meurent pas juste plus tôt que les hétéros, mais aussi plus tôt que les lesbiennes. Je doute que la journaliste ait simplement manqué de compétences en mathématiques, quand l’interview de McKetta est si claire sur la situation particulière des bisexuelles et de la biphobie qu’elles vivent et ne parle quasiment que de ces dernières.

Quand on me dit qu’il n’y a pas besoin de militantisme bi, que la communauté LGBT suffit, j’aimerais souligner comment la presse LGBT traite de l’information la plus importante de notre époque sur la communauté bisexuelle.

Les militantes bisexuelles ne sont pas surprises par cette statistique de surmortalité. Depuis des années, les études distinctes sur les bisexuelles montrent leur plus grande vulnérabilité par rapport aux gays et lesbiennes. Mais le manque de moyen de la communauté bi ne permet pas aux informations scientifiques d’être transmises et défendues auprès du grand public. Le sabotage de la communauté, c’est aussi ça. Quand l’information existe, mais que les bi n’ont ni leurs propres médias, ni voix au chapitre dans les médias LGBT. L’institution médiatique est très efficace pour maintenir l’ignorance globale.

J’aimerais rajouter que cette gestion catastrophique de l’information n’a pas seulement heurté la communauté bisexuelle : elle a aussi heurté la communauté lesbienne. Quand une étude de Harvard, sur 100 000 individus et 30 ans de suivi, démontre une surmortalité des lesbiennes atteignant 20 % par rapport aux hétérosexuelles, on aurait dû s’attendre à un tremblement de terre. Les associations lesbiennes, les gouvernements, les militants de la planète entière auraient dû parler de cette information. Cela n’a pas eu lieu. Pourquoi ?

Ma théorie est que la statistique des bisexuelles a jeté le discrédit sur l’étude toute entière. Personne n’est au courant que la biphobie existe. Alors une étude qui dit que les bi meurent plus vite que les lesbiennes, pour un public non informé, ça ressemble juste à une étude incohérente. Alors, embarrassés, la presse a pris l’information, a mis les lesbiennes en première dans le titre, parce que quand même, il ne faut pas déconner, et on n’est pas allé plus loin. Andrew Galman, un chercheur en statistique de Columbia -une université concurrente d’Harvard- a même immédiatement publié un article de blog tentant de démonter l’étude et affirmer qu’il n’y avait probablement pas de surmortalité des femmes queer du tout, que c’était probablement juste un problème de tabagisme (Galman 2024). Son argumentation n’est étayée par aucun contre-calcul, une partie conséquente de son article consiste à râler sur le fait qu’il ne peut pas accéder gratuitement au jeu de donnée des 100 000 infirmières et qu’il ne peut donc pas vérifier s’il a raison. Son billet d’humeur est resté dans la première page des résultats de Google pendant plusieurs mois quand on tapait « bisexual women die earlier ».

Qu’est-ce que les lesbiennes des années 70 ont gagné à saboter la communauté bisexuelle ? Des conséquences encore présentes en 2024, qui finissent par porter préjudice à la communauté lesbienne elle-même. Cette situation ne me réjouit pas. Les bi ont toujours milité contre l’homophobie. Nous y sommes bien forcées, puisque cette oppression nous touche également. Nous étions présentes dans les luttes de libération. Dans un sens, je suis fâchée de constater que la méfiance des lesbiennes envers les bi coûte cher aussi au militantisme contre l’homophobie, qui me concerne tout autant. Je n’ai rien à gagner à l’oppression des lesbiennes, elle me heurte aussi. Je ne crois pas qu’il s’agisse de bêtise ou de malveillance. Si les binationaux sont maltraités en permanence quand les guerres éclatent, et que les bi sont rejetés quand l’homophobie augmente c’est bien que cela semble logique ou qu’il y a un avantage à court terme pour nos détracteurs. Je crois sincèrement cependant qu’il y a une façon intelligente de former des alliances, de coopérer et de tirer des bénéfices mutuels pour nos deux populations opprimées.

Pourquoi les femmes bisexuelles meurent plus tôt que les lesbiennes ?

Dans la guerre imposée par l’hétérosexualité contre l’homosexualité, une partie des homosexuelles a été rejetée par la communauté LGBT. Parce qu’elles ressemblent à l’ennemi, les femmes bisexuelles ont été oppressées et leurs tentatives de s’organiser politiquement ont été découragées de 1970 jusqu’à nos jours. Le discours humiliant le besoin de défendre ses droits fondamentaux est persistant dans la communauté et continue d’exposer les militantes actuelles à des campagnes de harcèlement débilitantes et traumatisantes. Le retard d’autonomie -que j’estime à une quarantaine d’années- que la communauté bisexuelle a pris, empêche la communication d’informations cruciales au grand public et aux bi et pan. Ce retard continue également de faire du milieu lesbien le point d’arrivée dans la communauté pour les bisexuelles politisées, milieu qui n’est absolument pas adapté à leurs besoins et continue de les blesser.

Les femmes bisexuelles sont donc isolées dans la société, alors qu’elles sont des femmes homosexuelles, devant faire face, comme toutes les femmes homosexuelles, à l’homophobie. Elles font également face à de la biphobie qui se manifeste tant dans les relations personnelles qu’à un niveau institutionnel et qui est caractérisée par l’architecture de l’oppression des bi-nationaux en temps de guerre.

Une étude réalisée aux USA a montré que le stigma contre les gays et les lesbiennes recule au cours du temps, mais pas le stigma contre les bi (Dodge et al., 2016). Cette découverte est logique. Le travail militant gay, lesbien et bisexuel contre l’homophobie porte ses fruits. Mais la biphobie ne va pas magiquement disparaître sans effort ni activisme. Si l’homophobie créé la biphobie, cette dernière a évolué, s’est renforcée et est désormais une oppression distincte. Lutter contre l’homophobie ne suffit pas à faire disparaître la biphobie. Pour aller vers une société non biphobe il faut à la fois un militantisme homosexuel et bisexuel (Fig. 16).

Aujourd’hui on sait que le sentiment de proximité avec la communauté LGBT suffit à améliorer la santé mentale (Lefevor et al., 2024). C’est-à-dire qu’il n’y a même pas besoin de réellement fréquenter le milieu LGBT pour aller mieux. Il suffit de savoir qu’on appartient à cette communauté. Or, les femmes bisexuelles continuent aujourd’hui d’être exposées à des discours où leur appartenance est niée ou conditionnée à des attentes toujours plus grandes, même quand elles sont en relation lesbienne (voir chapitre minimisation de l’homophobie vécue par les femmes bi dans le couple). Une étude a d’ailleurs mis en avant que c’est la solitude des femmes bi qui détermine si leur stress minoritaire les rendra suicidaires ou non (Mereish et al., 2017). Les femmes bi ont besoin de savoir qu’elles appartiennent à la grande famille queer, et de pouvoir se retrouver entre elles. L’isolement des bi les tue. Le retard d’inclusion des femmes bi dans la communauté LGBT a bel et bien un effet sur les bi.

Quand les lesbiennes ont accès aujourd’hui à une communauté qui fait office de refuge, et leur donne un sentiment d’appartenance, les bisexuelles n’ont pas de communauté. Elles n’ont ni l’aide, ni les informations pour faire face aux violences qu’elles vivent. Elles sont isolées dans leur développement sexuel et psychologique. Elles intériorisent les stéréotypes négatifs visant leur minorité. Les bisexuelles d’aujourd’hui sont en retard par rapport aux lesbiennes. Elles sont isolées et stressées, dans une société violente envers leur minorité. Elles subissent à la fois les effets de la lesbophobie et les effets de la biphobie, et elles doivent y faire face sans communauté.

Figure 16 : Deux scénario de militantisme bisexuel : Les bi militent seulement contre l’homophobie, ou également contre la biphobie.

Qui est surpris que dans ce contexte elles régulent leur stress avec ce qu’elles ont sous la main et qu’elles fument plus (Shokoohi et al., 2021) et souffrent plus d’addiction (Shultz et al., 2022) ? Qui est surpris que les bi qui sont stressées, fument et ont des dépendances aux substances développent plus de maladies (Feinstein & Dyar 2017, Caseres et al., 2017) ? Qui est surpris qu’elles soient plus suicidaires (Pompili et al., 2014, Salway et al., 2019) ?

Je ne suis pas d’accord avec l’hypothèse des chercheur·euses d’un double stress minoritaire bi. Le problème des bi ce n’est pas qu’elles vivent de la biphobie dans la société et dans la communauté LGBT, et que les deux s’ajoutent. Le problème c’est qu’elles sont seules face à l’oppression. Et j’appuie particulièrement sur ce dernier point. La différence entre les bisexuelles et les lesbiennes, c’est que les bisexuelles sont seules, au contraire des lesbiennes. Le problème des bisexuelles c’est le sabotage de leur communauté autonome et leur exclusion de la communauté LGBT.

A mesure que l’homophobie recule grâce au travail militant des gays, des lesbiennes et des bi et pan, une partie du poids qui pèse sur la communauté bisexuelle est réduit. Les bi subissent toujours la biphobie, mais moins d’homophobie. Elles peuvent alors rassembler leurs forces pour tenter de faire renaître le militantisme bi et y arrivent de mieux en mieux. Les initiatives bi se multiplient ici en France depuis 2023 avec la création notamment de plusieurs collectifs. Ce phénomène d’un renouveau bi, je l’ai observé dans d’autres pays européens quand je participais à la conférence internationale scientifique Bisexual Research. Nous sommes, je l’espère, à un point de basculement, où les forces qui attaquent les bi deviennent moins fortes que notre rage et où de plus en plus de bi pourront militer pour la bisexualité.

Robyn Ochs a mené un combat indispensable pour la visibilité bisexuelle. Shiri Eisner a milité pour qu’on pense l’oppression systémique des bi. Je pense que le combat actuel est de construire une communauté autonome pour les femmes bi et pan et que nous sommes à un moment de l’histoire LGBT où nous en avons la possibilité. J’espère que les hommes bi et pan arriveront à s’organiser eux aussi et que nous pourrons faire alliance. A moins bien sûr, que leur oppression spécifique soit plus favorable à une alliance entre hommes bi et hommes gays.

Nous avons tendance dans le milieu militant à valoriser les personnes qui écrivent des livres et des théories, qui parlent bien, réfléchissent vite. Si cette partie du militantisme est utile et importante, je pense que nous devons reconsidérer l’importance des bisexuelles qui prennent soin des bi. Celles qui organisent des groupes de parole bi, qui rassemblent les bi, prennent soin d’elles et leur donne des éléments de fierté et d’amour propre dans un monde qui les dénigre. Je pense qu’on doit reconnaître et encourager la personne qui nous permet de nous sentir bienvenue dans un groupe, celle qui prend la défense de ce dernier, celle qui fait les tâches ingrates de tenir des permanences, de désescalader les conflits ou d’aller prendre les coups face aux attaques. Starhawk théorisait déjà l’importance des différents rôles dans une communauté et le problème de ne valoriser que de nos intellectuel·les (Starhawk 2021).

Du côté lesbien, l’aide est possible. Par exemple, en permettant aux bisexuelles de s’identifier et de se regrouper au sein du milieu. Cette démarche est un moyen de leur donner des espaces lesbiens-bi autonomes dans l’espace lesbien. Cela malheureusement sera sans effet si une partie des lesbiennes continuent de ne pas supporter que les bi parlent des violences qu’elles vivent et minimise leur vécu. Prendre publiquement position contre les moqueries contre les bi ou le militantisme bi est sans nul doute un moyen efficace de contre-attaquer le sabotage du militantisme bi. J’ai absolument conscience que les lesbiennes alliées sont aussi découragées et humiliées dans leur soutien des bi et qu’elles n’ont pas toutes une position qui leur permet de le faire sans répercussion. Mais je crois que certaines le feront. J’en ai déjà vu plusieurs prendre position en faveur des bi, de leur autonomie et de leur inclusion. J’en ai vu mettre leur égo de côté et tolérer l’inconfort de nous écouter nous plaindre des mauvais traitements que nous vivons souvent au contact de la communauté lesbienne.

J’ai personnellement l’espoir d’une autonomie bisexuelle et d’une alliance bi et lesbienne. Je crois que les bi sauront construire une communauté, qu’elles le méritent et en ont les compétences.

Bibliographie

Andaloro, A. (2024). Madonna’s Ex Jenny Shimizu Felt ‘Like a High Class Hooker’ While Dating the Singer: ‘So Crazy and Fun’. People. https://people.com/madonna-ex-jenny-shimizu-felt-like-a-high-class-hooker-dating-superstar-8717044

Amherst, M. (2018). Go the Way Your Blood Beats: On Truth, Bisexuality & Desire. Repeater.

Armstrong, E. (2014). Traitors to the cause? Understanding the lesbian/gay “bisexuality debates”. In Bisexual politics (pp. 199-218). Routledge.

Belzile, J. M. (2021). Metis pour certains, usurpateurs pour d’autres. Radio Canada. https://ici.radio-canada.ca/recit-numerique/1547/peuple-autochtone-metis-canada-usurpateurs (consulté le 02/01/2025).

Benoit, C. (2019). Vietnam’s » Boat People ». In The third Indochina conflict (pp. 139-162). Routledge.

Bermea, A. M., van Eeden-Moorefield, B., & Khaw, L. (2018). A systematic review of research on intimate partner violence among bisexual women. Journal of Bisexuality, 18(4), 399-424.

Bousquet, M. P. (2012). Êtres libres ou sauvages à civiliser ? L’éducation des jeunes Amérindiens dans les pensionnats indiens au Québec, des années 1950 à 1970. Revue d’histoire de l’enfance «irrégulière». Le Temps de l’histoire, (14), 162-192.

Bowen et al., 2012. 40 years of LGBTQ philanthropy. 1970-2010. https://lgbtfunders.org/wp-content/uploads/2018/04/40years_lgbtqphilanthrophy.pdf (consulté le 28/12/2024)

Bowling, J., & Fritz, N. (2021). Binegative myths in pornography: An examination of sexual behaviors and aggression by sexual identity categories. Journal of Bisexuality, 21(2), 262-280.

Brouland, P. (2017). Les Allemands des Sudètes : un drame ignoré: leur expulsion après la IIe Guerre mondiale.

Caceres, B. A., Brody, A., Luscombe, R. E., Primiano, J. E., Marusca, P., Sitts, E. M., & Chyun, D. (2017). A systematic review of cardiovascular disease in sexual minorities. American journal of public health, 107(4), e13-e21.

Campet, S. (2002). Rencontre du « troisième sexe »: le cas du raerae tahitien. Anthropologie sociale et ethnologie. Dumas-00434449

Cerf, P. (2007). La domination des femmes à Tahiti: des violences envers les femmes au discours du matriarcat. Au vent des îles.

Collectif Famille·s (2023). Le dédale de la parentalité trans. https://collectiffamilles.com/le-dedale-de-la-parentalite-trans/

Correro, A. N., & Nielson, K. A. (2020). A review of minority stress as a risk factor for cognitive decline in lesbian, gay, bisexual, and transgender (LGBT) elders. Journal of Gay & Lesbian Mental Health, 24(1), 2-19.

Cumming, P. E. (2007). Digital ‘Reception’: Hearing ‘Stereo’ in Matilda through Children’s Web-Based Reader Response. Digital Studies/le Champ Numérique, (10). DOI: http://doi.org/10.16995/dscn.255

D’augelli, A. R., & Hershberger, S. L. (1993). Lesbian, gay, and bisexual youth in community settings: Personal challenges and mental health problems. American journal of community psychology, 21(4), 421-448.

Dilcrah (2022). Rapport d’enquête biphobie panphobie 2022. https://www.dilcrah.gouv.fr/ressources/rapport-denquete-biphobie-panphobie-2022 (consulté le 28/12/2024)

Dodge, B., Herbenick, D., Friedman, M. R., Schick, V., Fu, T. C., Bostwick, W., … & Sandfort, T. G. (2016). Attitudes toward bisexual men and women among a nationally representative probability sample of adults in the United States. PloS one, 11(10), e0164430.

Eisner, S. (2013). Bi: Notes for a bisexual revolution. Seal Press. Chapitre : Monosexism and Biphobia. Sous-chapitre : Monosexual privilege checklist

Eliason, M. J. (1997). The prevalence and nature of biphobia in heterosexual undergraduate students. Archives of sexual behavior, 26, 317-326.

Feinstein, B. A., & Dyar, C. (2017). Bisexuality, minority stress, and health. Current sexual health reports, 9, 42-49.

Flanders, C. E., Anderson, R. E., Tarasoff, L. A., & Robinson, M. (2019). Bisexual stigma, sexual violence, and sexual health among bisexual and other plurisexual women: A cross-sectional survey study. The Journal of Sex Research.

Friedman, M. R., Dodge, B., Schick, V., Herbenick, D., Hubach, R. D., Bowling, J., … & Reece, M. (2014). From bias to bisexual health disparities: Attitudes toward bisexual men and women in the United States. LGBT health, 1(4), 309-318.

Geisser, V. (2016). Une controverse peut en cacher une autre : Les binationaux suspects «ici et là-bas» ? Migrations société, 28(1), 3-12.

Gelman A. (2024). Article de Blog : Does this study really show that lesbians and bisexual women die sooner than straight women? Disparities in Mortality by Sexual Orientation in a Large, Prospective JAMA Paper.  https://statmodeling.stat.columbia.edu/2024/04/30/disparities-in-mortality-by-sexual-orientation-in-a-large-prospective-jama-paper/ (consulté le 08/08/2024)

Hertlein, K. M., Hartwell, E. E., & Munns, M. E. (2016). Attitudes toward bisexuality according to sexual orientation and gender. Journal of Bisexuality, 16(3), 339-360.

Hoy-Ellis, C. P. (2023). Minority stress and mental health: A review of the literature. Journal of Homosexuality, 70(5), 806-830.

Karlan, S. (2016). Let’s Find Out Who Was Really The Most Hated Chararcter On “The L Word”. Buzzfeed. https://www.buzzfeed.com/skarlan/jenny-or-tina-ok

Lacombe, P. (2008). Les identités sexuées et ‘le troisième sexe’à Tahiti. Cahiers du genre, 45(2), 177-197.

Langevin-Duval, C. (1979). Condition et statut des femmes dans l’ancienne société maohi (îles de la Société). Journal de la Société des Océanistes, 35(64), 185-194.

Lear, A. (2013). Ancient pederasty: an introduction. A companion to Greek and Roman sexualities, 102-127.

Lefevor, G. T., Sorrell, S. A., Skidmore, S. J., Huynh, K. D., Golightly, R. M., Standifird, E., … & Call, M. (2024). When connecting with LGBTQ+ communities helps and why it does: A meta-analysis of the relationship between connectedness and health-related outcomes. Psychological Bulletin, 150(11), 1261.

Li, M., Chau, K., Calabresi, K., Wang, Y., Wang, J., Fritz, J., & Tseng, T. S. (2024). The Effect of Minority Stress Processes on Smoking for Lesbian, Gay, Bisexual, Transgender, and Queer Individuals: A Systematic Review. LGBT health.

Lind-Westbrook J. (2020). Cruel Intentions: 10 Most Shocking Scenes, Ranked. Screen Rant https://screenrant.com/cruel-intentions-stunning-controversial-moments/ (consulté le 28/12/2024)

Logan T. E. (2020). Les expériences des Métis dans les pensionnats indiens. L’encyclopédie Canadienne.

Martinez, Q. (2023). Agression transphobe à Tahiti, l’état appelé à ne pas oublier les LGBT de Polynésie. Têtu. https://tetu.com/2023/05/12/violence-agression-femme-trans-tahiti-lgbt-polynesie-francaise/

Maskell, E. (2024). What is a ‘Bambi lesbian’ and how is the term related to asexuality? Pink News. https://www.thepinknews.com/2024/04/24/what-is-a-bambi-lesbian-and-how-is-the-term-related-to-asexuality/ (consulté le 28/12/2024)

Masters, K. (2023). Why Tahiti is a paradise for your LGBT+ clients. Ttg media. https://www.ttgmedia.com/features/why-tahiti-is-a-paradise-for-your-lgbt-clients-40554

McKetta, S., Hoatson, T., Hughes, L. D., Everett, B. G., Haneuse, S., Austin, S. B., … & Charlton, B. M. (2024). Disparities in mortality by sexual orientation in a large, prospective cohort of female nurses. JAMA.

Mereish, E. H., Katz-Wise, S. L., & Woulfe, J. (2017). Bisexual-specific minority stressors, psychological distress, and suicidality in bisexual individuals: The mediating role of loneliness. Prevention science, 18(6), 716-725.

MG 2023. Violences homophobes en Polynésie : Karel Luciani interpelle l’Etat. France Tv info. https://la1ere.francetvinfo.fr/polynesie/tahiti/polynesie-francaise/violences-homophobes-en-polynesie-karel-luciani-interpelle-l-etat-1420631.html

Montillier Tetuanui N., (2013) Lahu et raerae d’hier à aujourd’hui. https://www.hiroa.pf/2013/08/mahu-et-raerae-dhier-a-aujourdhui/ (consulté le 29/12/2024)

Morrigan, C. (2024). Women twist the knife. https://www.clementinemorrigan.com/p/women-twist-the-knife (consulté le 23 octobre 2024)

Mulick, P. S., & Wright Jr, L. W. (2002). Examining the existence of biphobia in the heterosexual and homosexual populations. Journal of Bisexuality, 2(4), 45-64.

Mulick, P. S., & Wright Jr, L. W. (2002). Examining the existence of biphobia in the heterosexual and homosexual populations. Journal of Bisexuality, 2(4), 45-64.

Nagoshi, C. T., Bechky, A., Nagoshi, J., & Pillai, V. K. (2023). For straight persons, correlates of biphobia are mostly the same as for homophobia. Journal of Bisexuality, 23(2), 115-125.

Nelson, R. (2024). Deconstructing the Clinging Myth of ‘Straight-Passing privilege’for bi+ People. Journal of Bisexuality, 1-22.

Obradors-Campos, M. (2011). Deconstructing biphobia. Journal of Bisexuality, 11(2-3), 207-226.

Ochs, R. (1996). “Biphobia: It Goes More than Two Ways.” Bisexuality: The Identity and Politics of an Invisible Minority, Firestein, Beth. (ed.) Sage Publications, 1996.

Ochs, R. (date inconnue). Quotes. https://www.robynochs.com/quotes (consulté le 28/12/2024)

Pompili, M., Lester, D., Forte, A., Seretti, M. E., Erbuto, D., Lamis, D. A., … & Girardi, P. (2014). Bisexuality and suicide: A systematic review of the current literature. The journal of sexual medicine, 11(8), 1903-1913.

Precarité Inclusive (2022). Politisation Plurisexuelle. Plurisexualité Monosexualité.

Precarité Inclusive (2022). Sexualité et Mesure : La bisexualité en question.

Precarité Inclusive (2023). Livres et Plurisexualité. A la recherche des Bi et Pan. https://www.instagram.com/precarite_inclusive/ (consulté le 28/12/2024).

Proctor, C. D., & Groze, V. K. (1994). Risk factors for suicide among gay, lesbian, and bisexual youths. Social work, 39(5), 504-513.

Resa, F. (2021). Les meufs bi en couple avec un mec ont besoin d’une communauté https://www.instagram.com/p/CUILfmws1Zf/?img_index=1 (consulté le 28/12/2024).

Resa, F. (2021). Les violences conjugales LGBTQ+ https://youtu.be/Qf7wyTMH_1U?si=zUcbfti67WY85shZ (consulté le 28/12/2024).

Resa, F. (2021). Vidéo trop dense sur les violences conjugales LGBTQ+ https://youtu.be/O4yPz0_-5YU?si=mqVSrY-SpLuVFM4u (consulté le 28/12/2024).

Resa, F. (2022). Trauma religieux chez les personnes bi et pan. https://youtu.be/IfznVjf9WAA?si=6M-Cgb_9FYOvqf5z (consulté le 28/12/2024).

Resa, F. (2023). Menacer sa partenaire ou ex-partenaire de l’outer c’est des violences conjugales. Communauté Bisexuelle. https://www.instagram.com/p/CtywwxItnfS/?img_index=1 (consulté le 28/12/2024).

Resa, F. (2023). Si les bi sont dans le placard au taff, c’est clairement pas parce qu’elles aiment pas leur meuf. https://www.instagram.com/p/CrB09O9LNI8/?img_index=1 (consulté le 28/12/2024).

Resa, F. (2024). Les bi sont-elles solubles dans le matérialisme ? Et autres questions philosophiques pour twitter. https://www.instagram.com/p/C4fxbOrtQ9h/?img_index=1 (consulté le 28/12/2024).

Resa, F. (2024). Les bisexuelles plus vulnérables que les lesbiennes et les hétéros ? Des sources. https://www.instagram.com/p/DCRGwKFNuWC/?img_index=1 (consulté le 28/12/2024).

Robinson, G. (2012). Un drame de la Deuxième Guerre mondiale : Le sort de la minorité japonaise aux États-Unis et au Canada. Les Presses de l’Université de Montréal.

Rose, S. (2022). How Lani Ka’ahumanu propelled Bisexual+ Visibility. Blurred Bylines. https://blurredbylines.com/articles/lani-kaahumanu-bisexual-activism-san-francisco-lgbtq/ (consulté le 28/12/2024)

Ross, L. E., & Costa, L. (2021). “Slighted and Unheard”: The Psychiatrization of Bisexuality. Interrogating psychiatric narratives of madness: Documented lives, 87-110.

Ross, L. E., O’Gorman, L., MacLeod, M. A., Bauer, G. R., MacKay, J., & Robinson, M. (2016). Bisexuality, poverty and mental health: A mixed methods analysis. Social Science & Medicine, 156, 64-72.

Ross, L. E., Salway, T., Tarasoff, L. A., MacKay, J. M., Hawkins, B. W., & Fehr, C. P. (2018). Prevalence of depression and anxiety among bisexual people compared to gay, lesbian, and heterosexual individuals: A systematic review and meta-analysis. The journal of sex research, 55(4-5), 435-456.

Salim, S. R., Eshelman, L. R., & Messman, T. L. (2022). Binegativity exacerbates the effects of sexual victimization disclosure on posttraumatic stress and drinking among bisexual women. Journal of interpersonal violence, 37(21-22), NP19939-NP19960.

Salway, T., Ross, L. E., Fehr, C. P., Burley, J., Asadi, S., Hawkins, B., & Tarasoff, L. A. (2019). A systematic review and meta-analysis of disparities in the prevalence of suicide ideation and attempt among bisexual populations. Archives of sexual behavior, 48, 89-111.

Serano, J., (2016). Glossary. Outspoken: A Decade of Transgender Activism and Trans Feminism. Switch Hitter Press.

Serano, J. (2021). Transgender people, bathrooms and sexual predators, what data say? https://juliaserano.medium.com/transgender-people-bathrooms-and-sexual-predators-what-the-data-say-2f31ae2a7c06 (consulté le 15/01/2025).

Schulz, C. T., Glatt, E. M., & Stamates, A. L. (2022). Risk factors associated with alcohol and drug use among bisexual women: A literature review. Experimental and clinical psychopharmacology, 30(5), 740.

Sejean, N. (date inconnue). Circulation. https://nathaliesejean.substack.com/about (consulté le 28/12/2024).

Shaw, J. (2022). Bi: The hidden culture, history and science of bisexuality. Canongate Books.

Shokoohi, M., Salway, T., Ahn, B., & Ross, L. E. (2021). Disparities in the prevalence of cigarette smoking among bisexual people: a systematic review, meta-analysis and meta-regression. Tobacco Control, 30(e2), e78-e86.

Smith J. (2022). Emma Thompson’s Matilda Casting Controversy Explained (Is It Fair?). Screen Rant https://screenrant.com/emma-thompson-matilda-casting-controversy/

Squires, T. (2019). The unicorn scale: L-word. Bi.org https://bi.org/en/articles/the-unicorn-scale-the-l-word (consulté le 18/12/2024)

Starhawk (2021). Comment s’organiser ? Manuel pour l’action collective. Editions Cambourakis.

Stip, E. (2015). Les RaeRae et Mahu : troisième sexe polynésien. Santé mentale au Québec, 40(3), 193-208.

Stokely C., Hamilton C.V. (1967). Black Power: The Politics of Liberation in America. Random House.

Subwaytakes (2024). Episode 215 : A lot of QUEER people are leading HETERO lives!! Par Kareem Rahma. Subway Takes.

Taylor, S. R. (2021). The body is not an apology: The power of radical self-love. Berrett-Koehler Publishers. Citation: [Systems do not maintain themselves; even our lack of intervention is an act of maintenance. Every structure in every society is upheld by the active and passive assistance of other human beings.]

Taywaditep, K. J. (2002). Marginalization among the marginalized: Gay men’s anti-effeminacy attitudes. Journal of homosexuality, 42(1), 1-28.

Ten Eyck, M. (2015). Everything The L Word Fucked Up. Every Queer. https://everyqueer.com/everything-the-l-word-fucked-up/ (consulté le 18/12/2024)

Tomasik, E. (2024). For pride month 6 facts about bisexual americans. Pew Center Research. https://www.pewresearch.org/short-reads/2024/06/28/for-pride-month-6-facts-about-bisexual-americans/ (consulté le 28/12/2024)

Turell, S. C., Brown, M., & Herrmann, M. (2018). Disproportionately high: An exploration of intimate partner violence prevalence rates for bisexual people. Sexual and Relationship Therapy, 33(1-2), 113-131.

Verstraete, B. C. (1980). Slavery and the social dynamics of male homosexual relations in ancient Rome. Journal of Homosexuality, 5(3), 227-236.

Wang, Y. (2025). Stigmatization of the “bottom” role by content creators and audiences on Bilibili. In Global Dialogue on Media Dynamics, Trends and Perspectives on Public Relations and Communication (pp. 338-343). CRC Press.

Welzer-Lang, D. (2008). Speaking out loud about bisexuality: Biphobia in the gay and lesbian community. Journal of Bisexuality, 8(1-2), 81-95.

Wohosheni (2023). N°1. Pourtant la bisexualité. La newsletterbie. https://lanewsletterbie.wordpress.com/2023/05/02/no-1-pourtant-la-bisexualite/ (consulté le 28/12/2024)

Wohosheni (2024) (a). N°9. Quelle bisexualité politique ? (4) En France au tournant des années 70 : … révolutions du FHAR. La newsletterbie. https://lanewsletterbie.wordpress.com/2024/05/21/no-9-quelle-bisexualite-politique-4-en-france-au-tournant-des-annees-70-revolutions-du-fhar/

Wohosheni (2024) (b). N°11. Quelle bisexualité politique ? (5) Sortir de l’hétéronormativité, partie I : Replacer la bisexualité sur l’échiquier. La newsletterbie. https://lanewsletterbie.wordpress.com/2024/12/02/no-11-quelle-bisexualite-politique-5-sortir-de-lheteronormativite-partie-i-replacer-la-bisexualite-sur-lechiquier/

Worthen, M. G. (2016). Sexual deviance and society. London, United Kingdom: Routledge.

Yoshino, K. (2000). The epistemic contract of bisexual erasure. Stanford Law Review. Volume: 52 Issue: 2 Page: 353

Zane, Z. (2016). Q&A: Bisexual Activist Robyn Ochs On Bi-visibility, Erasure, And The Future Of The Bi+ Movement. Huffington Post. https://www.huffpost.com/entry/qa-bisexual-activist-robyn-ochs-on-bi-visibility_b_577ec159e4b0f06648f4111a (consulté le 28/12/2024)

Zeilinger, I. (2023). La biphobie, étude. Garance https://www.garance.be/ressource/etude-la-biphobie/ (consulté le 28/12/2024)

Annexe : Méthodologie de recherche sur les publications mentionnant le mot clé « bisexual », « lesbian », « gay » et « homosexual » ainsi que les données brutes obtenues.

La recherche du nombre d’articles scientifiques contenant ou excluant les mots clés « bisexual » « lesbian » et « gay » pose un problème méthodologique.

  • Le mot clé « bisexual » inclut des articles où bisexuel est le synonyme de l’hermaphrodisme et de l’intersexuation dans la mythologie, des articles de mathématique sur la théorie de l’embranchement, ou encore des articles sur des types de reproduction hermaphrodite dans le règne animal ou végétal. Ainsi donc ce mot clé inclut des articles qui ne traitent pas de l’orientation sexuelle bisexuelle.
  • Le mot clé « gay » inclut un très grand nombre d’études écrites par des auteurs portant le prénom « Gay » qui était très courant aux USA avant que le mot gay ne devienne synonyme d’homosexuel, ou encore des travaux sur les théories du chimiste et physicien Gay Lussac, ou sur le poète John Gay. Ce biais est particulièrement intense dans les recherches effectuées sur des publication datant de 1960 à 1970.
  • Le mot clé « lesbian » désignait avant tous les habitants de Lesbos. Il arrive donc que des articles contenant le mot « lesbian » dans son titre traitent de poésie hellénique par exemple. Le mot « lesbian » est plus stable cependant que « gay » et « bisexual » pour identifier des publications sur l’orientation sexuelle.
  • Le mot « homosexual » en revanche ne pose aucun problème d’ambiguïté linguistique.

La méthode consistant à demander au moteur de recherche « bisexual » et d’ignorer les résultats incluant une suite de mots clés liés à la botanique et la biologie comme « specie », « animal », « taxonomic », « race » a été écartée parce qu’elle excluait trop d’articles sur l’intersection entre homophobie et racisme, ou sur l’animalisation des minorités sexuelles, tout en continuant d’inclure des études hors sujet malgré plusieurs tests et une liste de mot-clé exclus de plus en plus longue. C’est pourquoi une autre méthodologie a été privilégiée.

La méthode consistant à exclure les auteurs dont le nom de famille ou le prénom contient le mot « Gay » fonctionne et a été appliquée aux recherches incluant le mot « gay ».

Les codes utilisés dans le moteur de recherche scholar.google.com sont renseignés dans le tableau A. Ces codes permettent une première requête utilisant les mots-clés à inclure et à exclure de la recherche, sans se préoccuper dans un premier temps de l’ambiguïté linguistique de ces mots clés.

Les recherches sont faites sur le moteur de recherche scholar.google.com sans inclure ni les brevets, ni les citations, et pour chaque décennie en partant de 1960 à 2010 en sélectionnant la décennie allant de la dizaine à la dizaine plus 9 (1960-1969 par exemple).

Pour chaque décennie, la première page de résultat est triée à la main pour détecter le nombre d’articles qui ne parlent pas d’orientation sexuelle et relève de l’ambiguïté linguistique. La proportion d’articles ne correspondant pas est appliquée comme facteur correctif au reste de l’échantillon. L’application du facteur correctif est illustrée dans la figure A. Les résultats bruts et corrigés sont disponible dans le tableau B.

Le nombre de publications de 2020 à 2025 est inclus à titre indicatif mais non présenté sur les graphiques puisque cela ne constitue pas une décennie entière. Une régression linéaire simple est utilisée pour extrapoler les variations de publication entre décennies, sans lissage des données.

Limite de la méthode :

Le mot « gay » est utilisé pour désigner les hommes homosexuels en anglais, mais également dans d’autres langues, ce qui n’est pas le cas des mots « homosexual », « lesbian » et « bisexual » qui ont une orthographe légèrement différente dans les autres langues. Ainsi, le nombre de publications parlant des gays est surestimé puisqu’incluant des articles non anglophones, ce qui n’est pas le cas des autres mots clés. Cette information est à prendre en compte dans l’analyse des résultats.

Tableau A: Key word and instruction per modality

Type of articleText typed in the research engine scholar.googleKey word present in the titleKey word absent from the titleKey word present in the articleKey word absent from the article
Inclusionintitle: »bisexual » menbisexualmen, man
intitle: »bisexual » womenbisexualwomen, woman
intitle: »gay » -author: »gay »gay
intitle: »homosexual »homosexual
intitle: »lesbian »lesbian
intitle: »bisexual »bisexual
Thematicintitle: »bisexual » -intitle: »lesbian » -intitle: »lesbians » -intitle: »gay » -intitle: »gays » -intitle: »homosexual » -intitle: »homosexuals » -intitle: »homo »bisexuallesbian, lesbians, gay, gays, homosexual, homosexuals, homo
intitle: »gay » -intitle: »bisexual » -intitle: »bisexuals » -intitle: »bi » -intitle: »lesbian » -intitle: »lesbians »gaybisexual, bisexuals, bi, lesbian, lesbians
intitle: »homosexual » -intitle: »bisexual » -intitle: »bisexuals » -intitle: »bi »homosexualbisexual, bisexuals, bi
intitle: »lesbian » -intitle: »bisexual » -intitle: »bisexuals » -intitle: »bi » -intitle: »gay » -intitle: »gays »lesbianbisexual, bisexuals, bi, gay, gays
Ultra specializedintitle: »bisexual » men -gay -gays -lesbian -lesbians -homo -homosexual -homosexualsbisexualmen, mangay, gays, lesbian, lesbians, homo, homosexual, homosexuals
intitle: »bisexual » women -gay -gays -lesbian -lesbians -homo -homosexual -homosexualsbisexualwomen, womangay, gays, lesbian, lesbians, homo, homosexual, homosexuals
intitle: »gay » -author: »gay » -lesbian -lesbians -bisexual -bisexuals -bigaylesbian, lesbians, bisexual, bisexuals, bi
intitle: »homosexual » -bisexual -bisexuals -bihomosexualbisexual, bisexuals, bi
intitle: »lesbian » -gay -gays -bisexual -bisexuals -bilesbiangay, gays, bisexual, bisexuals, bi

Résultats :

Ambiguïté linguistique :

En dehors des années 60 et 70, les mots-clés gay, lesbian, bisexual et homosexual sont relativement efficaces pour trouver des articles traitant d’orientation sexuelle. Les mots-clés le plus ambiguës sont dans l’ordre bisexual, gay et lesbian. Homosexual n’est pas ambiguë, même dans les années 60. L’illustration des manifestations de l’ambiguïté linguistique est visible dans la figure A.

Figure A : Le facteur de correction appliqué aux mots clés, 1 signifiant que 100% des résultats obtenus en première page de résultat ne traitent pas d’orientation sexuelle, 0 signifiant que 0% des résultats obtenus ne traitent pas d’orientation sexuelle.

Tableau B : Données brutes obtenues dans le moteur de recherche avec les différents mots-clés avec et sans le facteur d’ajustement

Key word GroupDecadeTotal number of publicationNumber of article not related to sexual orientation in the 1st result pageNumber of article in the 1st pageAdjusted number of publication
intitle: »bisexual »     
Group A19603810100
19708281016,4
1980158210126,4
1990856010856
200020100102010
201048300104830
2020-202532100103210
intitle: »bisexual » men    
Group B19601210100
19702041012
1980102010102
1990673010673
200017300101730
201045000104500
2020-202527300102730
intitle: »bisexual » women    
Group C19602121
19708385
19805401054
1990516010516
200015200101520
201040000104000
2020-202524200102420
intitle:« bisexual » men -gay -gays -lesbian -lesbians -homo -homosexual -homosexuals
Group D19601110100
1970119101,1
1980186107,2
19902521020
20002151010,5
20104911044,1
2020-202530 1030
intitle: »bisexual » women -gay -gays -lesbian -lesbians -homo -homosexual -homosexuals
Group E19601110
19704341
19801011
19909198
20007176
20103211028,8
2020-20252401024
intitle: »lesbian »     
Group F19607176
19707601076
1980512010512
199027700102770
200048100104810
201078100107810
2020-202535400103540
intitle: »lesbian » -gay -gays -bisexual -bisexuals -bi  
Group G19602121
19702411021,6
19808411075,6
1990260010260
2000287010287
2010518210414,4
2020-2025303010303
intitle: »gay » -author: »gay »    
Group H196012410100
1970363010363
1980900010900
199042900104290
200092000109200
20101550001015500
2020-202574700107470
intitle: »gay » -author: »gay » -lesbian -lesbians -bisexual -bisexuals -bi 
Group I196012010100
1970225110202,5
1980336210268,8
1990923610369,2
200016402101312
201033005101650
2020-202517802101424
intitle: »homosexual »    
Group J19609001090
1970372010372
198011400101140
199013700101370
200012500101250
201020700102070
2020-2025962010962
intitle: »homosexual » -bisexual -bisexuals -bi  
Group K19607901079
1970303010303
1980847010847
1990719010719
2000740010740
201011500101150
2020-2025549010549
intitle: »bisexual » -intitle: »lesbian » -intitle: »lesbians » -intitle: »gay » -intitle: »gays » -intitle: »homosexual » -intitle: »homosexuals » -intitle: »homo »
Group L19603810100
19708081016
198010151050,5
1990222010222
2000315010315
2010847010847
2020-2025623010623
intitle: »lesbian » -intitle: »bisexual » -intitle: »bisexuals » -intitle: »bi » -intitle: »gay » -intitle: »gays »
Group M19607275
19707001070
1980348010348
199013900101390
200019400101940
201029200102920
2020-202514300101430
intitle: »gay » -intitle: »bisexual » -intitle: »bisexuals » -intitle: »bi » -intitle: »lesbian » -intitle: »lesbians »
Group N196012710100
1970366010366
1980708010708
199025401102286
200057800105780
2010108003107560
2020-202545900104590
intitle: »homosexual » -intitle: »bisexual » -intitle: »bisexuals » -intitle: »bi » 
Group O19609001090
1970370010370
198011100101110
199012600101260
200012100101210
201020100102010
2020-2025919010919
SUM : Gay+Lesbian+Homosexuals (Group M + Group N + Group O) 
Group M + Group N + Group O196095
1970806
19802166
19904936
20008930
201012490
2020-20256939

Notes perdues dans le cahier de labo

Les femmes cis bi non actives dans les milieux libertins et sex-positifs, sont celles disposant de moins de communauté extérieure. Elles seront par conséquent une force motrice dans la formation de la communauté bi.

Les femmes trans bisexuelles, pour le moment, sont plus proches du milieu trans, mais actives dans le milieu bi. Si nous arrivons à adresser notre propre transmisogynie, la communauté bi pourra s’enrichir de profils utiles et pleinement pertinents sur la question des droits bi. L’alliance entre femmes bi cis et femmes bi trans est une des alliances les plus favorables en ce moment, mais demandera du travail, en particulier parce que les femmes trans ne toléreront pas la transphobie, ayant déjà une communauté constituée autour de leurs besoins et pouvant s’y replier si elles ne sont pas bien traitées dans la communauté bi. Shiri Eisner, citant Julia Serano dans son chapitre « WHY THIS? WHY NOW? », notait la présence de biphobie orientée vers les femmes cis bi, dans les milieux trans, qu’elle attribuait à la biphobie de certains hommes trans d’origine lesbienne, ayant une forte influence dans le milieu trans. Cette double opposition entre biphobie et transphobie sera un point bloquant, mais je suis convaincue qu’il s’agit là de deux populations de pouvoir à peu près similaires (dû à l’absence d’organisation bi et l’auto-support trans existant. En dehors des espaces LGBT, les femmes trans n’ont quasiment aucun pouvoir. Je parle ici des milieux LGBT, avec la situation française en tête dont le milieu LGBT se veulent majoritairement trans-inclusif) qui pourraient faire alliance et développer une relation de soutien mutuel, où les femmes trans bi seraient à la fois investies dans des espaces trans et des espaces bi.

Le rapport de pouvoir entre bi cis et lesbiennes cis est, pour le moment, trop inégalitaire pour qu’une alliance soit formée. Je crois, et j’espère que ça arrivera dans le futur. Pour le moment, la relation des lesbiennes et des bi relève de la charité de certaines lesbiennes altruistes en direction des femmes bi. Cette charité ne constitue pas un terrain suffisant pour aider les bi à déconstruire leur lesbophobie intériorisée dans un environnement sécure, ni à les protéger de la biphobie présente chez certaines lesbiennes. Je ne veux pas décourager ces actions, mais souligner leur limite. Les bisexuelles ont vraiment besoin de construire leur propre pouvoir pour que les relations soient égalitaires.

Les hommes cis bi, eux, semblent pour le moment comme amalgamés et invisibles dans ou hors de la communauté gay, mais prêts à s’investir dans les initiatives bi et pan mixtes. Ils n’initieront pas de milieu mixte, mais participeront dès qu’ils en auront l’occasion et pourraient être des alliés importants. Ils basculeront dans la communauté bi si elle se crée à l’initiative des femmes, ou se formeront de façon autonome mais incluse au sein du milieu gay, comme une enclave. Ils ne peuvent cependant pas inviter les femmes bi à les rejoindre, du fait du rapport de sexisme qu’il y a entre leurs deux groupes : les femmes perçoivent l’intérêt des hommes comme une tentative de drague. Et leur méfiance, malheureusement, se base sur une attitude générale masculine. La majorité des hommes n’ont pas d’amitiés féminines et ne leur manifestent pas d’intérêt sauf s’ils ont envie d’avoir des relations avec elles. L’amitié des gays est donc acceptée et non suspecte, mais celle des hétéros et des bi est vue comme intéressée — parce que souvent, elle l’est. Ainsi, il me semble que le milieu bi mixte se formera sur l’initiative des femmes qui invitent les hommes, mais difficilement dans l’autre sens.

Cependant, le milieu bi mixte n’est qu’une des formes de militantisme bi. Compte tenu des spécificités bisexuelles, la solidarité entre les hommes et les femmes bi ne doit pas mettre une pression sur les femmes bi de travailler pour les hommes bi. Tout comme le milieu trans a des espaces dédiés aux personnes trans-féminines, trans-masculines, ainsi qu’aux personnes à la marge, non binaires ou non conformes au genre, la création d’espaces bi dédiés aux problématiques gays, lesbiennes, ou au fait de vivre le sexisme dans son couple hétéro, est utile. J’espère, en particulier, que les hommes cis bi et pan prendront les initiatives bi centrées sur les besoins des femmes comme des opportunités de prendre du temps pour eux et se questionner sur les enjeux gays et hétéros qui leur sont spécifiques. Il y a un potentiel de militantisme mixte fructueux, et un besoin légitime pour les femmes bi de militer pour elles seules. Les deux sont possibles.

Cependant, si ces hommes venaient à accaparer les forces militantes ou à ne pas réduire suffisamment leur sexisme, les femmes bi les repousseront probablement ou quitteront les espaces qu’elles ont créés pour recommencer ailleurs sans eux. Tout comme les femmes cis bi devront combattre la transphobie si elles veulent pouvoir faire alliance avec les femmes trans bi, les hommes bi devront combattre le sexisme s’ils veulent pouvoir faire alliance avec les femmes bi. Et je ne parle pas d’un effort individuel, mais bien des choses mises en place dans les structures pour les adresser. Un homme bi qui déconstruirait son sexisme individuellement se retrouvera quand même pénalisé si d’autres hommes commettent des violences sexistes, font partir les femmes, et fragilisent la communauté bi mixte avant que les hommes bi aient pu bâtir leur autonomie. Similairement, une femme cis bi peut déconstruire sa transmisogynie, mais si on peut exclure une femme trans au moindre désagrément, si elles sont absentes des bureaux associatifs et des discours bi, les femmes trans partiront quand même. Il ne s’agit vraiment pas d’une déconstruction personnelle, mais bien de qui la structure permet d’opprimer ou non dans nos espaces. Il en ira de même pour chaque minorité, qu’il s’agisse de celles touchées par le racisme, la grossophobie ou d’autres oppressions. Elles déserteront le milieu bi s’il leur est hostile.

Les bi du milieu libertin et sex-positif n’apprécieront pas d’être pris de haut ou avec mépris en raison de leur dépolitisation. Disposant déjà de communautés, ils déserteront le milieu bi s’ils n’y disposent pas d’espaces autonomes et d’un respect mutuel.

Notre minorité non binaire souffre dans le militantisme bi genré et préfère l’approche queer. Je crois qu’iels s’épanouiront dans un milieu bi et pan mixte.

Les hommes trans bi et pan me semblent trop peu organisés du côté trans, mais sont présents dans nos milieux bi majoritairement féminins, sans qu’ils soient adaptés à eux, notamment à leurs problématiques gays et leurs relations avec les femmes.

Les biromantiques asexuels n’apprécieront pas les lieux non plus s’ils deviennent hypersexuels et n’offrent pas d’espaces asexuels. La communauté ace, étant peu structurée également, ils pourraient rester mais souffrir si leurs besoins ne sont pas pris en compte.

La communauté bi sera extrêmement complexe à construire, mais tirera énormément de force à prendre en compte chacune de ses sous-minorités.

De ces différents flux, forces, dispersions et agglomérations, je perçois un potentiel très net pour les personnes bi du spectre lesbien, en particulier les femmes cis et trans bisexuelles, et un potentiel d’ancrage pour les hommes bi et pan qui pourraient développer leur propre communauté en s’appuyant sur les milieux bi mixtes, à la condition de réussir à lutter contre leur sexisme de façon autonome et de leur propre initiative.

Nous n’avons jamais cessé d’essayer de nous organiser. Nous avons poussé le couvercle encore et encore. La pression monte. J’ai tant d’admiration pour la communauté bi et pan qui ne cesse de résister à la contrainte, s’étendre, se geler quand on nous violente et nous humilie, et qui se réchauffe quand nous savons qui nous sommes en tant que groupe. On nous disperse, on se retrouve. On nous monte les unes contre les autres. Nous refaisons alliance. Les tensions internes sont intenses également. La maladie mentale et nos sensibilités nous font nous disputer et nous déchirer régulièrement. Mais je crois que dans une vision à plus grande échelle, cela progresse.

Je ne crois pas du tout à une influence individuelle, l’œuvre d’une personne. Vous l’avez vu comme moi, le nombre d’articles scientifiques sur les bi augmente de façon accélérée. Les efforts continus de générations de militantes bi ont de l’effet. Il peut être démoralisant de regarder les quelques années précédentes et trouver qu’on n’avance pas assez vite. Mais l’effort paye sur le long terme. Nos conditions s’améliorent. Et la direction de notre mouvement suit une progression relativement constante. Je crois que nous saurons nous constituer et stabiliser une communauté.

Je vois aussi la montée du fascisme et l’accélération des catastrophes climatiques. Je crains que nous n’arrivions pas à nous constituer avant que tout s’effondre. Si c’est le cas, si nous échouons par faute de temps, j’ai quand même adoré vivre et être témoin de tout cela.

Table des matières

Préambule

Introduction

Partie 1 – Où en est-on de la conceptualisation de la biphobie aujourd’hui ?

1. Définitions et contributions théoriques

Robyn Ochs : L’effacement des bi, un accident dans une culture américaine binaire

Kenji Yoshino : L’effacement des bi comme outil de maintien des normes

Shiri Eisner : Le monosexisme, une structure sociale oppressant les bi et favorisant les hétéros, les gays et les lesbiennes

2. Quantification des effets et consensus scientifique

La recherche sur la biphobie, une démarche scientifique

L’exclusion des bi des études scientifiques

Inclusion des bi dans les années 1980 à 2000

La compilation et communication des données scientifiques : un travail scientifique et militant

Un début de réponse scientifique : la théorie du stress minoritaire

Partie 2 – Pour un nouveau cadre théorique de l’origine de la biphobie

Le cas des binationaux en temps de guerre

Les binationales symboliques de Lesbos

Cas d’étude de la situation tahitienne

Une société patriarcale et non homophobe peut-elle être biphobe ?

La biphobie dans les milieux impactés par l’homophobie

L’origine homophobe de la biphobie : le cas de l’invisibilisation

L’homophobie

La différence entre les bi du spectre lesbien et les bi du spectre gay

Quelle conséquence cela a-t-il de ne pas reconnaître l’origine homophobe de la biphobie ?

Partie 3 – La biphobie et la lesbophobie, deux oppressions distinctes

Négation de l’homophobie vécue par les femmes bi en couple hétéro

Minimisation de l’homophobie vécue par les femmes bi dans le couple

La hiérarchisation des vécus lesbiens : outil biphobe

Confusion et ambiguïté entre homophobie et biphobie

Définition de la lesbophobie et de la biphobie

Les conditions suffisantes et les conditions nécessaires à la discrimination

Les stéréotypes lesbophobes

Les stéréotypes biphobes

Manifestation de la biphobie vs la lesbophobie dans la société : la découverte de son orientation sexuelle

Cas d’étude : Berlin-Astana

Exploitation de la sexualité des femmes bi

Pourquoi s’agit-il de biphobie prioritairement ?

Le harcèlement sexuel au plan à trois : oppression directe ou dégât collatéral ?

Manifestation de la biphobie vs lesbophobie dans les relations de couple

Cas d’étude : Madonna et Shimizu

Partie 4 – Biphobie systémique

Le sabotage de la communauté bisexuelle

Cas d’étude : le harcèlement du Front d’Action Bisexuel

Les bi doivent militer pour les autres, mais pas pour eux

Comment mesurer le retard qu’a pris le militantisme bi en raison du sabotage ?

Retard d’inclusion

La communauté lesbienne comme point d’arrivée des femmes bi, et ses conséquences

L’exemple des structures d’accueil pour victimes de violences conjugales

Les violences conjugales impactant les femmes bi au comportement sexuel hétéro

Violence conjugale et biphobie intériorisée

Cas d’étude : Un centre de soin communautaire

Cas d’étude : Le traitement de la surmortalité bisexuelle dans les institutions médiatiques

Pourquoi les femmes bisexuelles meurent plus tôt que les lesbiennes ?

Bibliographie

Annexe : Méthodologie de recherche sur les publications mentionnant le mot clé « bisexual », « lesbian », « gay » et « homosexual » ainsi que les données brutes obtenues

Notes perdues dans le cahier de labo