Cela fait maintenant trois jours que les bi sont sommées de se taire, de ne pas mentionner que Loana était bisexuelle. De ne pas tirer la couverture à soit. De ne pas « diviser la lutte ». De ne pas rappeler que d’après les études, les bisexuelles, même dans le placard, sont plus battues, plus violées, plus malades, et meurent plus tôt que les lesbiennes et les femmes hétéro. Les bi dépolitiseraient son décès en le faisant. Elles sont invitées à se calmer avec leur obsession bizarre pour les people. Depuis que nous avons rappelé que Loana était bi, sur les réseaux sociaux, des figures militantes appellent les bi à cesser leur militantisme au nom de la montée du fascisme. Une journaliste lesbienne à la tête d’un des plus gros média queer anticapitaliste a même fait un hommage en disant que Loana était une kcoss et une folle du bus comme les autres et que c’est pour ça qu’on devait s’émouvoir de sa mort. Honorer une femme d’affaire aussi brillante que Loana comme ça n’est pas la take féministe qu’on croit. Pendant ce temps, la même journaliste attaquait dans ma section commentaire quiconque disait que jamais Loana n’aurait été traitée comme ça par la communauté queer si elle était lesbienne. Le fait qu’elle vivait avec une femme au moment de sa mort est passé complètement sous le radar des milieux queers, qui n’ont découvert qu’elle était bi, que quand les bi ont commencé à pleurer. A l’exception de l’hommage réalisé par l’influenceuse @je.suis.hawa qui confirmait que Loana était une habituée des soirées queers de Nice, les bi ont été les seules à dire que la star nationale était queer. Le backlash communautaire a été immédiat.
Le premier article mentionnant sa bisexualité dans la presse après son décès vient de Voici. Il a été posté après que plus de 300 titres de presse traite du décès de la star. Mais l’invisibilisation de sa bisexualité est un non sujet pour les queers et nous sommes priés d’arrêter d’en parler.
Il y a même eu des accusations publiques prétendant que je pleurais pour de faux pour elle. Voir même que j’avais sans doute découvert la veille qu’elle était bi et récupérait sa mort pour avancer mon agenda libéral. C’est mal connaître l’histoire du militantisme bi.
Si j’ai commencé à militer, alors que je déteste la foule et les trucs collectifs c’est parce qu’à l’époque je connaissais personnellement 3 femmes qui avaient vécu des tentatives d’assassinat par leur partenaire, 2 autres qui avaient été séquestrées par leur mec, 1 avait été violée en réunion, 1 avait été violée avec acte de torture. Elles étaient toutes et sans exception bisexuelles, certaines dans le placard. Toutes étaient des meufs normales, bien intégrées, fortes et très intelligentes.
Quand je suis arrivée au premier groupe de parole bi que j’organisais, j’avais mes deux enfants avec moi parce que pas de mode de garde. Je ne savais pas comment j’allais faire.
Je suis arrivée dans le Mercury, le bar queer le plus shlag de Montpellier. C’était un bar qui était fréquenté par les TDS, les personnes trans, et les queers handicapés. C’était un bar extrêmement politisé et pas fréquenté par les bourgeois. Pas un petit salon de thé où on fait des tables rondes sur Paul Preciado (no offense). Et c’était le seul bar qui m’avait dit oui sans hésiter pour un truc bi. Merci Caroline et Sabrina. Merci le Mercury.
Je me souviens, j’étais saoulée et épuisée de ma journée de travail. Mais j’ai mis mon petit sourire sur mon visage, et on a commencé la conversation. Les gens qui étaient venus étaient jeunes et de tous milieux. Il y avait des filles, des garçons, des personnes cis, des personnes trans et non binaires. Beaucoup étaient pas out. Certains étaient vierges. Il y avait beaucoup de honte et de solitude. Et ils pensaient tous être privilégiés, voir se disaient qu’ils abusaient de venir prendre du temps de parole ici. Deux d’entre eux risquaient d’être mis à la porte par leurs parents.
Le renouveau bisexuel en France et en Belgique c’est ça. C’est des gens qui répondent à l’appel d’une meuf qui déteste militer et qui ne sait même pas comment faire. Mais qui voit très concrètement les statistiques bisexuelles dans la vraie vie et n’a aucun doute sur leur véracité. Et beaucoup de militant-es bi pan ont un profil assez similaire.
Et je comprends que les gens sont dans l’incompréhension la plus totale. Pourquoi toutes ces bi qui ont l’air hétéro sont détruites à des taux inimaginables ? Après des années à militer, je commence à comprendre pourquoi. Et je veux bien expliquer. Mais j’ai d’abord commencé par me demander comment on pouvait mettre fin à ça. Et ça impliquait de faire des choses pour lesquelles je n’étais pas compétente et que je n’aimais pas faire : construire du collectif.
Et je comprends qu’on préfère croire en un calcul froid, une récupération, ou une obsession bizarre pour Loana. Mais si on capte pas pourquoi je la pleure depuis trois jours, c’est sans doute qu’on n’a pas écouté les récits de violence des meufs bi et pan. Ces gens qui pensent que je suis hypocrite n’ont pas été terrassés au point de s’engager dans des rôles à l’opposé de leur personnalité et de leur talent. Moi à la base, j’aimais écrire des fanfictions Draco x Hermione (fuck JKR), dessiner et pas sortir de chez moi.
Aujourd’hui tout mon temps libre est occupé à lire des études scientifiques horribles qui détaillent comment nos visages sont fracassés contre des tables par les hommes que nous aimons, les facteurs protecteurs pour les bi, et quelle thérapie est la plus efficace pour soigner les traumatismes.
L’année dernière, à la journée d’étude bi pan, tout le monde m’a entendu rappeler que Loana était la bisexuelle la plus célèbre de France. Vous m’avez vue nous supplier d’être des militants et des chercheurs compréhensibles, de penser à elle et toutes les femmes comme elle comme les destinataires de nos discours et de nos actions. Et que si Loana ne capterait pas ce qu’on faisait et ne pouvait pas en bénéficier, notre travail serait inutile.
Si ça fait trois jours que je pleure régulièrement c’est parce que c’est trop tard.
Les morts nous apprenne que nous n’avons pas le temps.
Et que chaque seconde qui passe sans que nous réussissions à nous organiser en centrant les bisexuelles en couple hétéro, c’est d’autres femmes bi et pan battues, violées et tuées par des années d’isolement. Et je veux bien expliquer l’impact d’être bi sur nos corps, nos relations et notre santé mentale. Je veux bien passer du temps encore à vulgariser les études, expliquer les mécanismes qui créent notre vulnérabilité. Mais pas maintenant. Pas aujourd’hui. Je n’en peux plus d’être empêchée dans mon deuil par des gens agressifs qui réclament des justifications là tout de suite entre insultes à base de « néolibéral », « bourgeoise », « promotrice des plan à 3 ». Et je suis sensée dans ce climat, expliquer en trois lignes ce qui m’a pris des années d’études à comprendre et à articuler. Résumer un essai de 80 pages en un poste, et le faire avec grâce pendant qu’on nous insulte. Depuis trois jours, ce n’est que ça : pleurer, rire avec mes amis, pleurer encore et défendre les bi de la déferlante de haine qu’on se mange en ce moment juste parce qu’on a besoin de pleurer. Laissez-nous enterrer notre cadavre. Laissez-nous réaliser. Laissez-nous être touchées personnellement.
Pour les bi qui écoutent les bisexuelles les plus hétéro, la mort de Loana sera un jour de deuil national. Et je crois que vous avez pas idée à quel point on en a plus rien à foutre du cringe.
Laisser un commentaire